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L’école, enjeu caché des bulles immobilières, par Julian Delasantellis
8 mai 2009, 5 h 33 min
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Julian Delasantellis propose une intéressante lecture de l’histoire de la bulle immobilière américaine à travers celle de la sociologie des USA. S’appuyant sur les travaux de Mme Warren, une universitaire aujourd’hui chargée de la supervision du plan Paulson qui a étudié l’endettement des ménages, il identifie la carte scolaire comme étant l’un des facteurs déterminant de cette fuite en avant qui a poussé les familles à consacrer un budget toujours plus important au logement – dépassant parfois les 50% des revenus – pour assurer à leurs enfants l’accès à une école de qualité, sur fond de tensions raciales. Il cite en exemple un quartier de Philadelphie où, après la création d’une école bien dotée en financement, les maisons du voisinage ont vu leur prix multiplié par trois. Les américains, qui ont été les victimes de leur esprit « cow boy », selon ses propres termes, toujours prêts à aller s’inventer une nouvelle frontière – en l’occurrence au delà de la dernière sortie d’autoroute – auraient été mieux avisés, juge-t-il, de ne pas s’engager dans cette course à la ségrégation par l’argent qui les a épuisé financièrement en les contraignant à s’endetter au delà de leurs capacités. La situation française est certes différente, mais cette leçon n’en mérite pas moins d’être entendue, les mêmes facteurs étant à l’oeuvre ici. Le cas des quelques parents fortunés qui font l’acquisition d’un studio dans le cinquième arrondissement pour s’assurer une inscription à Henri IV illustre à l’extrême une stratégie de contournement et de différentiation qui est généralisée. Avec pour résultat un transfert vers la pierre de ressources qui seraient plus utilement employées à l’éducation, et l’éviction des célibataires, des jeunes ménages et des classes moyennes situées au bas de l’échelle. Autre accomplissement de l’allocation optimum de la main invisible, sans doute.

Par Julian Delasantellis, Asia Times, 30 avril 2009 (extrait)

Les travaux d’Elizabeth Warren, qui enseigne le droit à Harvard et est aujourd’hui présidente du groupe chargé de la supervision du Programme de Soutien aux Actifs Douteux (TARP), permettent de comprendre aisément les causes de la crise financière.

Au début de cette décennie, Mme Warren s’est fait connaître par la publication de remarquables études portant sur les facteurs qui acculent les familles américaines à la faillite. Après une analyse approfondie des volumineux fichiers de données que l’administration américaine maintient sur les habitudes de consommation des ménages, les clichés habituels sur les dépenses excessives pour les vêtements, les voitures, les appareils électroménagers, les vacances snobs, sont invalidés.

Dans un article publié en 2005 par la Boston Review, co-écrit avec sa fille Amelia Warren Tyagi, elle écrivait :

Il n’y a aucune preuve d’une « épidémie » de dépenses excessives – et certainement rien qui pourrait expliquer une augmentation de 255% des saisies immobilières, une augmentation de 430% des faillites, et une augmentation de 570% des crédits de carte bancaires. Un nombre croissant de familles se Lire la suite



Sommes-nous égaux face au hasard ?
26 mars 2009, 7 h 02 min
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par Pierre Brunet

Pour réconcilier l’égalité avec le concept de la responsabilité individuelle, un courant philosophique de la gauche américaine, le luck egalitarianism, propose d’abolir l’inégalité des individus face au hasard. Mais, pour Jean-Fabien Spitz, cette entreprise intellectuelle appauvrit l’idée de responsabilité sans parvenir à défendre efficacement le principe d’égalité.

Recensé : Jean-Fabien Spitz, Abolir le hasard ? Responsabilité individuelle et justice sociale, Paris, Vrin, coll. Philosophie concrète, 2008, 372 pages.

couvertureSous ce titre aux résonances mallarméennes, Jean-Fabien Spitz livre une critique radicale et décapante des théories de la justice qui ont été élaborées par la gauche américaine en réaction tant à John Rawls qu’au néo-conservatisme, et en appelle à une restauration de la dimension institutionnelle, sinon juridique, de l’idée de responsabilité.

On sait que tend aujourd’hui à se diffuser, sous divers aspects, l’idée que l’égalité est antinomique de celle de responsabilité. Ainsi, en matière de santé publique, par exemple, il n’est pas rare d’entendre qu’en contribuant à l’indemnisation systématique des soins prodigués aux fumeurs victimes de leur propre comportement dangereux, l’État encouragerait ces comportements dangereux. De tels discours en nourrissent d’autres qui tendent, de fil en aiguille, à justifier le rétablissement ou, c’est selon, le maintien de la peine de mort et autres revendications qui toutes se prévalent de l’idée que plus les individus sont responsables d’eux-mêmes, mieux la société se porte.

Ces théories conservatrices ont suscité une réaction relativement homogène dans le camp progressiste. Toutefois, plutôt que de déplacer les questions en montrant que le problème était peut-être mal posé (ou qu’il pouvait l’être autrement), ce camp a choisi de répondre en se plaçant sur le terrain de la responsabilité lui-même et tenté de montrer qu’il était possible, sinon nécessaire, de marier la théorie égalitariste de la justice à une notion forte de la responsabilité personnelle. Jean-Fabien Spitz, pour sa part, ne fait aucun mystère de sa franche hostilité à l’égard d’une telle stratégie. La conclusion à laquelle il entend parvenir est précisément qu’il faut résister à un tel mariage. L’argument est à la fois simple et ample : parce qu’il conduit soit à la négation de l’exigence égalitariste soit à l’atténuation de la notion de responsabilité en une notion post-institutionnelle, un tel mariage est essentiellement instable (p. 33-34).

Les théories qui ont tenté d’« injecter » (le terme est de Jean-Fabien Spitz) le principe de responsabilité individuelle dans la théorie de la justice comme équité défendue par Rawls émanent soit de Ronald Dworkin soit du courant dit des luck egalitarians (aucune traduction de cette expression ne semble avoir été pour le moment proposée). Dans une première partie, Jean-Fabien Spitz entreprend de reconstruire minutieusement ces théories avant d’en proposer, dans une seconde partie, une critique tout aussi scrupuleuse.

Les stratégies de neutralisation du hasard : Dworkin et les luck egalitarians

Pour Ronald Dworkin, le mariage entre l’égalité et la responsabilité individuelle trouve son fondement dans l’opposition entre deux notions d’égalité, celle des ressources et celle de bien-être, à quoi Dworkin ajoute une distinction entre le contexte et la personne. Ces deux distinctions ne se recoupent pas tout à fait. La première demeure relativement obscure en ce que la définition de chacune des notions est étonnamment circulaire (la conception de l’égalité en termes de bien-être consiste à rendre les individus égaux du point de vue de leur bien-être, tandis que la conception de l’égalité en termes de ressources consiste à rendre les individus égaux du point de vue de leurs ressources).

Selon Dworkin, une interprétation du principe d’égalité en termes d’égalité de bien-être conduirait à des « conséquences contre-intuitives et éthiquement inacceptables ». Aussi lui préfère-t-il la notion d’égalité en termes de Lire la suite



Constitution pour l’économie : pas d’accord, par Daniel Dresse

En réponse aux prises de positions de Paul Jorion…

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(Paul Jorion)

Constitution pour l’économie : pas d’accord

Je voudrais aborder avec vous la question qui fâche, la seule où je me sens en état d’incompatibilité avec vous : le sens et l’utilité d’une constitution économique.

J’ai beau relire régulièrement les billets dans lesquels vous analysez les raisons qui vous ont amené à formuler tel projet, les débats pointus qu’ils ont déclenchés, et aussi la conclusion de votre dernier livre (ou avant-dernier puisque vous ne nous laissez pas le temps de souffler), je n’arrive pas à me ranger derrière vos arguments.

Vous remettez trop de choses en cause, lesquelles sont charnellement ancrées en moi de par l’éducation et l’instruction que j’ai reçue, de par la culture historique qui m’a pétri et les mythes qui m’ont fait rêver. En un mot, il y a des idées simples qui font partie de ma vie et auxquelles il m’est impossible de renoncer, cela d’autant plus qu’elles participent autant que les vôtres de l’ordre du rationnel.

Celle-ci par exemple : une constitution ne peut être fondée par elle-même, sans quoi elle devient un traité d’expert, ou d’oligarques, totalement coupée de la souveraineté du ou des peuples dont elle va désormais régir d’autorité l’existence (Demandez donc à Etienne Chouard, il vous expliquera cela très bien).

Quand vous parlez de Constitution Mondiale de l’Economie, je ne peux m’empêcher d’évoquer l’image, bien connue, d’une salle de réunion tristement éclairée, dans laquelle trois ou quatre personnes, après avoir longuement débattu entre eux –habilement il est vrai – demande au reste de l’assistance, qui n’a pas très bien tout compris, de voter rapidement (car le concierge menace de couper la lumière) sur une question absconse sortie comme par magie d’un chapeau.

Je ne peux m’empêcher aussi de penser – par analogie – à la procédure qui avait présidé à l’élaboration du Traité Constitutionnel Européen, où une sorte de « comité des sages » avaient décrété dans leur petit coin ce qui allait être bon pour nous tous, peuples européens, en ne nous laissant pour nous exprimer que le choix de dire oui ou non au fruit inextricable de leurs cogitations.

Connaissant le sens profond de votre démarche, je sais ce que vous pourriez me répondre : « Vous n’avez rien pigé, Ô rat d’hôtel velléitaire, vous vous placez dans le champ civilisé du politique, alors que moi, Jorion de la Vega, dit Zorro, je me hisse au niveau du champ économique, lequel n’a précisément pas été encore affecté par ce processus de civilisation ».

Le problème est que cette mystérieuse barrière, qui aurait cloisonné ces deux champs historiques de la civilisation, je ne la vois pas, de tout ce que je connais précisément de l’histoire.

Dans celle-ci je vois au contraire une lente et millénaire ascension du fait économique au sein du fait politique, avec un jeu de renvois dialectiques entre les deux. Par exemple, en 1789, le fait économique des difficultés financières du royaume, a permis le fait politique de la convocation des Etats Généraux, et le bouleversement de l’ordre social qui en a résulté, a ouvert l’espace à une nouvelle série de renvois dialectiques entre le politique et l’économique.

Un bouleversement considérable dans ce mécanisme – un véritable « basculement du monde » selon l’historien Michel Beaud – se serait alors produit il y a une vingtaine d’année, quand il est apparu clairement que l’ordre Lire la suite



Les Français peuvent renverser le pays
27 décembre 2008, 4 h 01 min
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marianne

par Xavier Zimbardo

« Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc (…) »
V. Hugo, « Booz endormi », La Légende des siècles

Dans le Figaro du 10 décembre : Le libéral Jean-Michel Fourgous a été sèchement repris quand il a proposé, après Bernard Accoyer, une « amnistie fiscale » pour rapatrier de l’étranger des capitaux. Résolument hostile à la suggestion de l’aile la plus libérale de sa majorité, Sarkozy a rétorqué : « Si j’étais assez dingue pour proposer à François Fillon une amnistie fiscale, on verrait ce qu’on verrait. Au nom du symbole, les Français peuvent renverser le pays. Regardez ce qui se passe en Grèce ». Utilisant la métaphore royaliste, il a conclu sur ce point : « Les Français adorent quand je suis avec Carla dans le carrosse mais en même temps ils ont guillotiné le roi. » (Source )

Sa langue a dû fourcher ou est-ce moi qui louche ? Notez bien qu’il ne s’agit pas ici de renverser le Gouverne-et-Ment, non. Ni de culbuter le Premier Minitriste, que non… Ni même notre Président tout mini, que nenni ! Carrément il a dit : « Renverser LE PAYS ! » Là, je me frotte les yeux trois fois et relis, incrédule. C’est bien ça qui est écrit… Renverser le gouvernement, ne dit-on pas normalement, croyais-je, fort candide ? Car « le pays » c’est quand même NOUS, le peuple, pauvres bougres de la France d’en bas que nous sommes, l’aurait-il oublié ? Alors va-t-il falloir renverser le peuple ? Cela ne vous rappelle-t-il pas un certain Bertold Brecht, cette histoire ? « J’apprends que le gouvernement estime que le peuple a ’trahi la confiance du régime’ et ’devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités’. Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? [1] »

En fait, ces prétendus « grands hommes » sont persuadés d’incarner « la France ». Une « France éternelle » parfaitement artificielle, toute en esprit et qu’on ne voit jamais, à laquelle il faut des drapeaux et des médailles, des mitraillettes et des paillettes, des dorures et des déguisements, des subterfuges et autres fripes philosofriques, la Marseillaise et ses flonflons, au besoin le feu des canons pour lui donner l’assurance de la vie. En conséquence, « le pays », ce n’est pas Nous, les travailleurs, les créateurs, les producteurs, c’est Eux, et en l’occurrence, « le pays », la France éternelle qu’on nous conte dans les livres d’histoire (à dormir debout) c’est Lui, aujourd’hui, Tsar Kozy. Cette même France qu’on invoque à tout va, qu’on applaudit ou siffle dans les stades, qui perd ou qui gagne au foot et au tennis, qui irait de nos hypothétiques ancêtres les Gaulois à un trop réel M.I.N.I. (Ministère de l’Identité Nationale Introuvable) en passant par l’Algérie française vite hypothéquée et autres calembredaines, balivernes et carabistouilles. La mystification aimerait s’élever à la hauteur du mythe. Savante élucubration qui semble avoir la peau dure… Il arrive que le « mythe » dérape et percute la réalité. La crise révolutionnaire est précisément ce moment historique où les populations font subitement irruption sur la scène où se joue leur propre destinée et décident de la prendre en mains. Quand les Français se mettent à vouloir renverser « la France », l’équation ne tient à l’évidence plus debout, on se rend compte de l’absurdité d’une telle abstraction, on savoure son inconsistance. La France fantasmée redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une fiction qui n’a d’autre force que la foi qu’on veut bien lui accorder. Un proverbe japonais l’exprime avec causticité : « On peut adorer même une tête de sardine, le tout est de croire » [2]. Lorsque le voile de l’illusion se déchire, le mensonge apparaît pour ce qu’il était : un songe creux, et dangereux. D’où l’importance de maintenir les apparences hautaines de la fonction. Drapé dans des coutumes et un costume régaliens, le « Président » ne peut pas dire et faire n’importe quoi au risque de désacraliser la fonction et de vider l’abstraction « France » de sa substance. Quand le Président Sarkozy insulte vulgairement un citoyen qui refuse de lui serrer la main, il redevient ce qu’il est assurément : Monsieur Tout le Monde, un petit homme parmi les autres, et la France n’est soudain plus qu’un miroir aux alouettes, un conte pour enfants qui finit mal… Le décorum fantasmagorique se casse la fiole, la parure mystificatrice apparaît bien mitée et miteuse, et l’on s’écrit ému : « Le roi est nu ! ».

Not’ Prince ne craint pas de poursuivre à sa manière visionnaire. Depuis le carrosse où il se pavane, il redoute que sa balade bravache ne s’achève sur un échafaud. « Ces gueux nous aiment fort en carrosse, bougonne-t-il, néanmoins ils ont déjà su mettre la tête d’un roi au bout d’une pique ». Mais les Français jadis n’ont pas guillotiné un roi, il faut sortir de ce mensonge. Ils ont guillotiné Capet, nuance qui fait toute la différence entre un pseudo-représentant de Dieu sur Terre et un criminel fuyant à l’étranger pour trahir ses concitoyens, qui ne mérite pas Lire la suite



La crise risque d’entraîner de douloureuses baisses de salaires pour des millions de personnes, selon le BIT
4 décembre 2008, 18 h 57 min
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Le Bureau International du Travail avertit que les salaires réels de millions de travailleurs sont menacés de baisser en 2009 – Un déclin qui intervient après une décennie de salaires à la traîne de la croissance. Entre 1995 et 2007, chaque point de pourcentage supplémentaire de croissance annuelle du PIB par tête s’est traduit, en moyenne, par 0,75 pour cent de hausse de la croissance annuelle des salaires. Il en résulte que, dans près des trois quarts des pays dans le monde, la part des revenus du travail dans le PIB a décliné. « La légitimité de la mondialisation et des économies et des sociétés ouvertes dépend énormément d’une plus grande équité. Au centre de cette équité, l’aptitude des femmes et des hommes qui travaillent à obtenir une juste part de la richesse qu’ils créent », rappelle le directeur du BIT.

Organisation Internationale du Travail, 25 novembre 2008

La crise économique mondiale devrait déboucher sur de douloureuses coupes dans les salaires de millions de travailleurs dans le monde l’an prochain, selon un nouveau rapport publié aujourd’hui par le Bureau international du Travail (BIT).

« Pour les 1,5 milliard de salariés dans le monde, des temps difficiles sont à venir », déclare le Directeur général Juan Somavia. « Une croissance économique faible, voire négative, combinée à des prix alimentaires et énergétiques hautement volatiles, va amputer les salaires réels de nombreux travailleurs, en particulier les bas salaires et les ménages les plus pauvres. Les classes moyennes seront également sérieusement affectées ».

Le rapport, intitulé « Rapport mondial sur les salaires 2008/09 » (Note 1), prévient que les tensions sur les salaires sont susceptibles de s’intensifier.

En s’appuyant sur les derniers chiffres de croissance du FMI, le BIT prévoit que la croissance mondiale des Lire la suite



Les nouvelles « têtes » de la danse française

Un vent de renouveau soufflerait-il sur les centres chorégraphiques nationaux ? La récente nomination de Kader Attou et de Boris Charmatz à la direction des CCN rochelais et rennais tend à nous interroger sur le sens et les évolutions de ces prestigieuses attributions.


Boris Charmatz, portrait.

Courtesy Jazz à la Villette © Sandra Piretti – Boris Charmatz

Par Coline Arnaud

Après plus de 10 ans à la tête du Centre chorégraphique national de la Rochelle, Odile Duboc laisse sa place à Kader Attou. Formé aux arts du cirque et du hip-hop, cet artiste nourrit son travail scénique des sensations vécues lors de ses voyages. En 1989, après sa formation à l’école de cirque de Saint-Priest, il fonde la compagnie Accrorap. Le chorégraphe revendique le dialogue du hip-hop avec les autres formes de danse dont l’exemple le plus probant est la création d‘Anokha, spectacle où les danseurs partagent la scène avec des danseuses de kathak et de bharata natyam. En 1994, la compagnie se professionnalise en s’associant au plasticien Gilles Rondot pour présenter Athina à la Biennale de Lyon. Le métissage étant déjà de mise, une danseuse classique évolue au milieu des artistes hip-hop pendant le spectacle comme pour symboliser leur passage de la rue à la scène. Une ambition de transversalité culturelle et sociale anime chacune de ces créations, avec pour unique vecteur la passion du geste et des corps.

Comme nous le précise le communiqué de presse du Ministère de la Culture, cette nomination surprenante a pour objectif de « consacrer l’entrée de la danse hip hop dans le réseau national de la création et de la diffusion chorégraphique ». Cette volonté gouvernementale s’est déjà manifestée l’année dernière, lorsque José Montalvo et Dominique Hervieu ont été nommés à la tête du Théâtre national de Chaillot, avec pour mission de rendre sensible la culture urbaine actuelle, « celle qui se pratique dans la rue, à l’abri des grandes salles de spectacles ». S’agit-il donc, à l’image des affichistes des années 1980 tels Basquiat, de transposer une pratique populaire dans un cadre institutionnel ? De détourner un acte compulsif contestataire en un produit culturel étatique ?  La tendance n’est pas nouvelle. Cette fois encore les collectivités locales, à l’origine de ces nominations, ont choisi de se rapprocher de leur public en utilisant leur langage et leur code. Le hip hop, symbole aujourd’hui consacré d’une mouvance plus commerciale qu’alternative possède pourtant de sa naissance aux Etats Unis dans les années 1970 une vraie résonnance revendicative. Le terme, issu des quartiers noirs de New-York, est devenu au fil des ans une expression consacrée dans les discours politiques pour évoquer une réalité sociale multiple et complexe faite de désillusion et d’incompréhension. Le but de ces nominations est donc d’aller à la rencontre de ce public marginal, souvent jeune, en utilisant pour l’approcher un vocabulaire chorégraphique intelligible.

Mais cette danse, une fois entrée au cœur de ces institutions prestigieuses conservera t’elle son sens et sa fonction ? Une fois aux mains des CCN, le hip hop parviendra t’il à préserver ses caractéristiques identitaires ? Les expériences similaires conduites par le passé laissent planer un doute. Conscient des frontières évolutives entre un public et les pratiques artistiques dont il est parfois l’auteur, Kader Attou place cette réflexion au centre de ses créations. En mélangeant des genres reconnus comme la danse classique ou le modern jazz avec des expressions chorégraphiques plus marginales telles que le break dance, il invente un hip hop à la fois novateur et introspectif. Bien plus qu’un langage universel estampillé jeune, il propose à ces mêmes « jeunes » de se réapproprier cet art de la rue inventé par leurs aînés. Très beau plaidoyer pour le mélange des cultures, les créations de Kader Attou ne constituent pas une réponse aux problèmes récurrents de communication entre les pouvoirs publics et les quartiers périphériques. Résoudre les tensions sociales de ces dernières années par une institutionnalisation du hip hop serait aussi réducteur qu’impossible.

Ces constats ne doivent néanmoins pas occulter l’intérêt d’un tel choix. Intérêt social d’abord, puisque cette nomination témoigne de l’importance grandissante de ce type d’expression chorégraphique, au point qu’elle se doit d’être représentée officiellement dans les centres nationaux. Intérêt esthétique également puisque le travail gestuel de cette pratique, qui convoque l’ensemble des parties du corps, n’était reconnu que partiellement comme une danse artistique à part entière. Intérêt médiatique enfin, car si peu d’illusions subsistent quant au mélange attendu des publics, il n’est pas interdit d’espérer que la salle rochelaise apprenne et évolue au contact de cette association inédite entre une culture urbaine actuelle et un art millénaire.

Décidemment centré sur la Bretagne, ce petit vent de renouveau plein de promesses semble également souffler sur le CCN de Rennes où Boris Charmatz vient d’être nommé à la suite de Catherine Diverrès. Ce dernier a construit sa personnalité d’artiste sur son apprentissage à l’Ecole de danse de l’Opéra national de Paris puis au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Et c’est comme interprète (dans Ana et Saint Georges de Régine Chopinot, puis dans les Trois Boléros et Le Projet de la matière d’Odile Duboc) qu’il se signale d’abord dans les années 1990 sur la scène chorégraphique. A partir de 1993, il conduit ses propres expériences d’auteur dans le cadre de l’Association Edna où il se donne pour vocation de « dessiner un espace ouvert à des essais multiples ». Ses pièces bousculent les genres et proposent des points de rencontre atypiques avec les spectateurs, que ce soit par l’établissement du contact direct, ou détourné, comme dans son installation pour un spectateur unique. Etonnantes, parfois dérangeantes, ses créations sont une interrogation constante sur le rôle et l’avenir de la danse.

En poste respectivement depuis quatre et trois mois, Kader Attou et Boris Charmatz engagent par des processus divers une redécouverte du sens et de l’origine de leur pratique. Leur nomination prouve ainsi le besoin constant de remise en question d’une technique afin de garantir son évolution et sa survie. Mais, au-delà de l’univers professionnel, c’est le système complexe des nominations ayant pour toile de fond les tensions entre pouvoir public et politique locale qu’il nous est permis d’interroger… et pour cette fois d’approuver