Electronx's Blog


J’ai oublié de ne pas me souvenir
20 janvier 2009, 7 h 37 min
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Le célèbre icoNetgraphe John Mirlan filmait et enregistrait tous les instants de sa vie. Il s’est donné la mort hier. Il explique son geste en disant : « Je suis victime du développement des capacités de stockage. »

Dès son plus jeune âge, John Mirlan a vécu au rythme de la progression de la capacité de stockage des informations : Mes parents étaient précurseurs, disait-il. Ils avaient une obsession maniaque de la conservation. Ils ont filmé ma naissance et mes premiers pas. On ne regardait jamais ces enregistrements. C’était juste une preuve que cela avait existé. A l’âge de dix ans, John se met à son tour à filmer. Ses parents étaient ravis qu’il continue ce qu’ils avaient commencé, Ils ont mis du temps à comprendre que c’était une façon pour John de leur dire qu’il existait en dehors d’eux.

L’approche de John se démarque pourtant radicalement de celle de ses parents. Ses parents étaient marqués par le coût du stockage et même quand ce problème disparut, ils continuèrent à filmer en priorité les moments marqués du sceau de l’importance. En revanche, le vide qui occupe toute une partie de notre existence, ils l’ignoraient. Je me souviens de leur étonnement lorsque j’ai commencé à m’enregistrer en train de dormir. Cela leur semblait du gâchis !, disait John.

A 14 ans, John garde une caméra frontale en permanence allumée. Au début, ses interlocuteurs étaient gênés et il se moquait d’eux en pensant qu’ils n’étaient pas capables d’assumer leurs mensonges.

A cette époque, John se contente de visionner des séquences au hasard. Il était séduit par la transformation des visages et des corps. Sa compétence intéressa les entreprises de cosmétique, mais la collaboration fut de courte durée, car il ne supportait pas qu’ils oeuvrent pour supprimer les marques du temps. Le temps est la seule réalité qui ne fera jamais son temps, disait-il. La diminution du coût de la mémoire fit évoluer sa manière de faire et d’autant que l’augmentation de stockage s’accompagna du développement de logiciel de traitements de vie : Quand je l’ai installé, j’ai tapé “amour+première fois” et j’ai découvert que toutes les premières fois où j’avais fait l’amour avec une femme, j’avais gardé mes chaussettes ! C’est sans doute que j’avais peur de prendre mon pied, disait John.

John Mirlan revisite alors sa vie et est sidéré par sa constance à la répétition : C’est dur de s’entendre prononcer les mêmes phrases à cinq, dix, vingt ans d’intervalle. C’est comme si ma vie n’était qu’un radotage. J’oubliais pour recommencer toujours la même chose. Il dresse ensuite la liste de tous ses échecs et erreurs et analyse son fonctionnement. A l’issue de ce fastidieux travail, il sombre dans la dépression.

Après six mois de traitement, John reprend goût à la vie et décide de sensibiliser ses compatriotes aux dangers de la mémorisation en créant l’association « Pour l’oubli ». Au cours de nombreuses conférences, il défend ses positions en affirmant : Laissons-nous vivre… Oublions nos erreurs d’hier pour nous autoriser à les renouveler… Ne nous interdisons pas de répéter… La répétition donne de la consistance à nos existences… Laissons notre mémoire faire le tri entre l’important et l’accessoire… Virtualisons notre passé et acceptons que nos plaies se soient refermées.

Tout aurait pu continuer sur cette lancée, s’il n’avait pas reçu un mail-vidéo intitulé “Souvenir d’une promesse” qui comprenait deux enregistrements. Sur le premier, datant de la veille, une femme lui demandait :
- John, est-ce que tu te souviens de moi ? Sa femme raconte qu’il a ri en disant :
- Désolé jolie dame, si l’on se connaît, ma mémoire t’a effacée.

Le deuxième datait d’une trentaine d’années. John se trouvait en haut du montagne et hurlait : – Maeva, je t’aime. Si un jour, je t’oublie, je te jure, je me tue !

Anne-Caroline Paucot

Compléments d’information

– Le point sur l’évolution des capacités de stockage. Fing : Prospective 2010 Mémoire solide, vers l’abondance


- Vers l’état nounou

“D’ici 20 ans, il sera possible d’enregistrer en haute qualité la vidéo d’une vie entière. Ce n’est plus une question de savoir si cela va arriver, c’est en train d’arriver”, affirmait le professeur Nigel Shadbolt, spécialiste d’intelligence artificielle à l’université de Southampton.

La notion de mémoire pour la vie est d’ailleurs l’un des “Grands défis” identifiés dès 2005 par le Comité de recherche en informatique du Royaume-Uni.

Comme le souligne le Daily Telegraph : “La société devrait débattre des implications d’une telle croissance de la puissance informatique et de la masse d’information collectée par les individus. Certains craignent l’arrivée de boîte noires humaines, qui, combinées avec le développement des enregistrements électroniques médicaux ou financiers, pourraient nous conduire à un abandon de toute intimité et au développement sans limite d’un État nounou. D’autres soulignent plutôt les avancées positives dans le domaine de la médecine, de l’éducation, de la prévention criminelle et de la connaissance historique.”

Source :  anticipedia



L’information au futur II
5 janvier 2009, 6 h 44 min
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–>L’information au futur I
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Rappelons d’abord quelques fondamentaux

Qu’est-ce qu’informer  ? Étymologiquement « mettre en forme »  : donner cohérence et lisibilité à des éléments qui prennent sens pour quelqu’un. Donc faire savoir que…, rendre compréhensible. En ce sens, nous n’arrêtons pas d’informer  : nous émettons une multitude de signaux, y compris par notre corps depuis notre tenue vestimentaire jusqu’à notre sourire ou nos poches sous les yeux. Et même notre mutisme et notre refus de nous exprimer peuvent précisément avoir pour sens que nous refusons la communication. Donc ils informent.

Informer a donc une multiplicité de dimensions  : expression d’un état ou relation de faits ou  opinions, simple enregistrement d’un aspect de la réalité ou acte de volonté destiné notamment à changer le comportement d’autrui, information/action, information/suggestion, proclamation, …

Pour notre part nous avons souvent décrit le processus d’information délibérée et organisée (celui qui nous intéresse ici) comme une triple lutte  :

– contre le temps  : survivre à l’effacement et à l’oubli (en organisant, d’ailleurs l’effacement et l’oubli de ce qui est inutile ou insignifiant), perdurer, transmettre

– contre la distance  : atteindre, toucher ses destinataires, communiquer

– contre d’autres informations concurrentes  : propager, retenir l’attention, convaincre…

Quand nous parlons d’un média spécifique, comme le cinéma ou la télévision, nous songeons à des  phénomènes dont le résultat est que le contenu du cerveau de A est passé plus ou moins bien dans celui de B, C et ainsi de suite. Un média demande  :

  • un support destiné à enregistrer les signaux
  • des dispositifs de reproduction et de transport
  • des codes qui associent un sens à un signal mais aussi les codes culturels
  • des modes de traitement, l’ensemble des opérations qu’effectuent des acteurs munis d’instrument pour faire du fameux contenu du cerveau de A en messages que recevront ses destinataires

Si l’on remonte en amont, un média suppose des institutions, des groupes qui régissent son fonctionnement, des professions, des financements…

En aval : des auditeurs, lecteurs ou spectateurs qui se rassemblent dans des salles ou restent chez eux. Tel sens (ouïe vue) prédomine, tel instrument de réception est nécessaire, telle capacité d’interprétation apprise (alphabétisme, culture cinématographique, conventions culturelles)… Ils suivent le message de bout en bout comme au spectacle, ou dans l’ordre qu’ils veulent,  peuvent le modifier, y répliquer…

Chacune de ces composantes varie suivant les époques et la technologie et chacune induit un certain rapport de Lire la suite



Internet : l’impossible sécurité du réseau mondial

Démonstration de craquage des codes d'un certificat de sécurité au congrès du Chaos computer Club à Berlin.

CC-BY-NC
Démonstration de craquage des codes d’un certificat de sécurité au congrès du Chaos computer Club à Berlin.

Eric Filiol, cryptologue issu du monde militaire, dirige le laboratoire de virologie et de cryptologie opérationnelles de l’ESIEA-Laval (Ecole supérieure en informatique, electricité et automatique). Au moment où, pour la troisième fois en quatre ans, des chercheurs viennent de démontrer que certains certificats électroniques peuvent être contrefaits, il commente l’évolution de la sécurité informatique.

Pourquoi cette faille essentielle dans la sécurité d’Internet n’a-t-elle pas été comblée ?

C’est le problème éternel de la sécurité : celle-ci a un coût, financier et humain. Dans le cas présent, les différentes autorités de certification, et plus généralement les industriels de l’informatique, n’ont pas jugé utile d’investir, préférant relativiser la portée des avertissements. Un laxisme dont risquent de faire les frais les utilisateurs, qui se connectent sur des sites apparemment dignes de confiance.

Espionnage, vol de données, racket : le pouvoir de nuisance des « cyberbandits » va bien au-delà du piratage des sites sécurisés. Cette délinquance électronique augmente-t-elle ?

Les cyberattaques réussies étant par définition indétectables, il est très difficile d’évaluer leur portée réelle. D’autant que les entreprises comme les banques ne s’en vantent pas, et ne déposent pas plainte tant que le préjudice n’est pas supérieur au bénéfice. Tout ce que l’on peut dire, c’est que n’importe quel bon informaticien, en n’importe quel point du monde, est une menace potentielle. Et qu’il est beaucoup plus rentable et moins risqué de pratiquer le rapt de données informatiques que le rapt d’enfant. Ou que d’aller braquer une banque.

Quelle est l’arme la plus efficace pour les pirates du Web ?

La grande menace, ce sont les « botnets » : un ensemble de machines zombies tombées sous le contrôle d’un attaquant, via un « ver » ou un cheval de Troie, et exploitées de manière malveillante. Les plus gros botnets découverts dans le monde impliquaient la prise de contrôle de trois à quatre millions de machines : avec ça, un Lire la suite



L’information au futur I
11 décembre 2008, 12 h 17 min
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La plus grande part des connaissances que nous avons sur le monde, nous les avons reçues à travers des médias. Celle que nous avons acquise au cours d’une expérience directe des choses mêmes ou d’un rapport personnel avec des être humains (nos parents, nos maîtres, nos amis) représente moins que les millions d’images, de discours, d’expériences « de seconde main » dont nous sommes redevables à des dispositifs techniques destinés à enregistrer et transporter jusqu’à nos cerveaux un certain type d’information ordonnées suivant un certain code (telle est la définition que nous donnerions d’un média). Et encore, les premiers ont largement recouru aux seconds (nos professeurs ont employé des livres, nous avons communiqué avec nos amis par téléphone ou courriel, etc..).

Or notre système politique, la démocratie, repose la fiction, d’une opinion rationnelle parfaitement informée transformée par la magie du vote en volonté populaire juste. Tandis que notre culture repose, elle, sur l’idéal d’un individu rationnel, critique, capable de juger en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser… En ce sens les médias s’interposent entre le monde et nous, tout en accroissant les possibilités de nos sens et de notre cerveau d’appréhender ce monde.

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large soit presque aussi vieille que la pensée (du moins que la pensée dont nous avons conservé la trace, donc médiatisée sous forme de manuscrits). Par critique des médias au sens large, nous entendons, par exemple, les prises de position de la plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est l’archétype de toute critique des médias des siècles suivants) sur le caractère du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité.

Pour faire simple, nous dirons qu’il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.
La première critique repose sur l’image de la perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils nous Lire la suite



Idéologie, langage et propagande
27 novembre 2008, 12 h 26 min
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Colloque : Le discours du nationalisme en Europe, Mulhouse 27 et 28 Novembre 2008

Information, pouvoir et usage : l’infostratégie

Résumé :
La propagande, sous sa forme « moderne » est à peu près contemporaine de la première guerre mondiale, au moins par l’utilisation systématique de techniques qui se veulent scientifiques et par la mobilisation des mass media. Mais la contre-offensive – le décryptage et la dénonciation – commence dans les décennies qui suivent. Elle est menée par des chercheurs : leur ambition est d’en protéger les citoyens en leur en révélant les ressorts.
Le système de la propagande semble alors se résumer en quelques listes – règles, ressorts psychologiques ou figures du discours – comme le furent leurs ancêtres, les tropes de la rhétorique. Faut-il en déduire que la propagande obéit à des règles fonctionnelles universelles ? et que le contenu (le discours, l’idéologie que veut faire partager propagandiste) ne fait que se glisser dans une « forme » préexistante parce qu’efficace ? L’exposé suggérera au contraire que le choix du vecteur et de la méthode de propagande reflète un système de valeurs et une vision de l’histoire. Au stade de la conquête des esprits ou au moment de leur contrôle et de leur formatage (en particulier via l’imposition d’une langue spécifique, une fois conquis le pouvoir), la propagande fonctionne comme un tout.

Le contenu idéologique implique des voies et moyens licites pour faire partager l’Idée. Parallèlement, les modes de transmission disponibles déterminent ce qui est dicible et montrable pour répandre l’Idée. Une médiologie de la propagande devrait rendre autant justice aux modalités du faire croire qu’au contenu des croyances en expansion.

En guise de captatio benevolentiæ, j’implorerai votre indulgence par l’aveu de mon ignorance du sens exact de nationalisme, terme dont l’usage contemporain est surtout péjoratif. Pour ne donner qu’un exemple Milosevic (dont le parti se nommait pourtant « Parti socialiste serbe » et qui faisait partie de l’Internationale) est toujours été stigmatisé comme « nationaliste serbe », ce qui donne une idée de la gravité de la chose.

Le nationalisme serait, semble-t-il, un objet de croyance, une doctrine orientée soit par une revendication nationale (le projet de former ou d’élargir une nation, de la doter d’un État) soit par la référence à l’intérêt national idéalisé comme critère suprême.
Le Nous du nationalisme serait par conséquent un Nous hypertrophié, prédominant (par comparaison avec le Nous du patriotisme qui, lui, traduirait un attachement relatif, raisonnable, voire noble à son pays). La nation du nationalisme serait donc une communauté réduite aux excès : trop importante, survalorisée, trop identitaire, trop fermée à « l’autre ». Tel est du moins le discours dominant sur le sujet
La distinction nationalisme/ patriotisme, n’est pas sans en évoquer une autre qui n’est ni moins délicate, ni moins récurrente : celle qui sépare la pornographie de l’érotisme.

Comme la pornographie, le nationalisme – toujours suivant la doxa – pécherait par :

-goût de l’exhibition, de l’obscène au sens étymologique – ce qui est au devant de la scène et l’occupe de façon trop visible – car le nationalisme étale son identité nationale, il en est obsédé. Du reste, il aime les spectacles, défilés, cérémonies où l’on redit l’attachement à ce Nous mythifié.
– tendance à l’obsession : comme le sexuel pur prédomine dans la pornographie, le nationalisme dur ne « penserait qu’à ça » ; il jugerait de tout dans ce rapport à la Nation.
– archaïsme : de même que le porno serait le reflet d’un rapport homme/ femme dépassé par la libération de la seconde, le nationalisme serait un héritage du passé condamné par la mondialisation ;
– réduction : de même que le X est accusée de négliger l’amour ou les sentiments individuels en ramenant tout au physiologique, le nationalisme ramènerait tout choix politique à la question nationale, ignorant, par exemple la place de l’Universel ; il naturaliserait la fonction politique, envisagée comme seule relation de l’individu avec sa communauté d’appartenance à l’exclusion de tout autre choix (ou de tout autre déterminant comme la classe).
– violence : de même que le discours féministes voit dans la pornographie une domination symbolique du corps de la femme, donc une violence envers ses droits, de même tout nationalisme est suspect d’agressivité, et décrit comme porteur d’un projet latent d’oppression des autres nations.

Mais la comparaison avec la pornographie nous fournit une piste supplémentaire. Pour qu’il y ait pornographie, il faut qu’il y ait une prostituée (porné) ou une activité digne d’une prostituée, plus un « graphein », une écriture, un dispositif matériel de représentation de l’acte sexuel qui lui permet de toucher et Lire la suite



Les nouvelles « têtes » de la danse française

Un vent de renouveau soufflerait-il sur les centres chorégraphiques nationaux ? La récente nomination de Kader Attou et de Boris Charmatz à la direction des CCN rochelais et rennais tend à nous interroger sur le sens et les évolutions de ces prestigieuses attributions.


Boris Charmatz, portrait.

Courtesy Jazz à la Villette © Sandra Piretti – Boris Charmatz

Par Coline Arnaud

Après plus de 10 ans à la tête du Centre chorégraphique national de la Rochelle, Odile Duboc laisse sa place à Kader Attou. Formé aux arts du cirque et du hip-hop, cet artiste nourrit son travail scénique des sensations vécues lors de ses voyages. En 1989, après sa formation à l’école de cirque de Saint-Priest, il fonde la compagnie Accrorap. Le chorégraphe revendique le dialogue du hip-hop avec les autres formes de danse dont l’exemple le plus probant est la création d‘Anokha, spectacle où les danseurs partagent la scène avec des danseuses de kathak et de bharata natyam. En 1994, la compagnie se professionnalise en s’associant au plasticien Gilles Rondot pour présenter Athina à la Biennale de Lyon. Le métissage étant déjà de mise, une danseuse classique évolue au milieu des artistes hip-hop pendant le spectacle comme pour symboliser leur passage de la rue à la scène. Une ambition de transversalité culturelle et sociale anime chacune de ces créations, avec pour unique vecteur la passion du geste et des corps.

Comme nous le précise le communiqué de presse du Ministère de la Culture, cette nomination surprenante a pour objectif de « consacrer l’entrée de la danse hip hop dans le réseau national de la création et de la diffusion chorégraphique ». Cette volonté gouvernementale s’est déjà manifestée l’année dernière, lorsque José Montalvo et Dominique Hervieu ont été nommés à la tête du Théâtre national de Chaillot, avec pour mission de rendre sensible la culture urbaine actuelle, « celle qui se pratique dans la rue, à l’abri des grandes salles de spectacles ». S’agit-il donc, à l’image des affichistes des années 1980 tels Basquiat, de transposer une pratique populaire dans un cadre institutionnel ? De détourner un acte compulsif contestataire en un produit culturel étatique ?  La tendance n’est pas nouvelle. Cette fois encore les collectivités locales, à l’origine de ces nominations, ont choisi de se rapprocher de leur public en utilisant leur langage et leur code. Le hip hop, symbole aujourd’hui consacré d’une mouvance plus commerciale qu’alternative possède pourtant de sa naissance aux Etats Unis dans les années 1970 une vraie résonnance revendicative. Le terme, issu des quartiers noirs de New-York, est devenu au fil des ans une expression consacrée dans les discours politiques pour évoquer une réalité sociale multiple et complexe faite de désillusion et d’incompréhension. Le but de ces nominations est donc d’aller à la rencontre de ce public marginal, souvent jeune, en utilisant pour l’approcher un vocabulaire chorégraphique intelligible.

Mais cette danse, une fois entrée au cœur de ces institutions prestigieuses conservera t’elle son sens et sa fonction ? Une fois aux mains des CCN, le hip hop parviendra t’il à préserver ses caractéristiques identitaires ? Les expériences similaires conduites par le passé laissent planer un doute. Conscient des frontières évolutives entre un public et les pratiques artistiques dont il est parfois l’auteur, Kader Attou place cette réflexion au centre de ses créations. En mélangeant des genres reconnus comme la danse classique ou le modern jazz avec des expressions chorégraphiques plus marginales telles que le break dance, il invente un hip hop à la fois novateur et introspectif. Bien plus qu’un langage universel estampillé jeune, il propose à ces mêmes « jeunes » de se réapproprier cet art de la rue inventé par leurs aînés. Très beau plaidoyer pour le mélange des cultures, les créations de Kader Attou ne constituent pas une réponse aux problèmes récurrents de communication entre les pouvoirs publics et les quartiers périphériques. Résoudre les tensions sociales de ces dernières années par une institutionnalisation du hip hop serait aussi réducteur qu’impossible.

Ces constats ne doivent néanmoins pas occulter l’intérêt d’un tel choix. Intérêt social d’abord, puisque cette nomination témoigne de l’importance grandissante de ce type d’expression chorégraphique, au point qu’elle se doit d’être représentée officiellement dans les centres nationaux. Intérêt esthétique également puisque le travail gestuel de cette pratique, qui convoque l’ensemble des parties du corps, n’était reconnu que partiellement comme une danse artistique à part entière. Intérêt médiatique enfin, car si peu d’illusions subsistent quant au mélange attendu des publics, il n’est pas interdit d’espérer que la salle rochelaise apprenne et évolue au contact de cette association inédite entre une culture urbaine actuelle et un art millénaire.

Décidemment centré sur la Bretagne, ce petit vent de renouveau plein de promesses semble également souffler sur le CCN de Rennes où Boris Charmatz vient d’être nommé à la suite de Catherine Diverrès. Ce dernier a construit sa personnalité d’artiste sur son apprentissage à l’Ecole de danse de l’Opéra national de Paris puis au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Et c’est comme interprète (dans Ana et Saint Georges de Régine Chopinot, puis dans les Trois Boléros et Le Projet de la matière d’Odile Duboc) qu’il se signale d’abord dans les années 1990 sur la scène chorégraphique. A partir de 1993, il conduit ses propres expériences d’auteur dans le cadre de l’Association Edna où il se donne pour vocation de « dessiner un espace ouvert à des essais multiples ». Ses pièces bousculent les genres et proposent des points de rencontre atypiques avec les spectateurs, que ce soit par l’établissement du contact direct, ou détourné, comme dans son installation pour un spectateur unique. Etonnantes, parfois dérangeantes, ses créations sont une interrogation constante sur le rôle et l’avenir de la danse.

En poste respectivement depuis quatre et trois mois, Kader Attou et Boris Charmatz engagent par des processus divers une redécouverte du sens et de l’origine de leur pratique. Leur nomination prouve ainsi le besoin constant de remise en question d’une technique afin de garantir son évolution et sa survie. Mais, au-delà de l’univers professionnel, c’est le système complexe des nominations ayant pour toile de fond les tensions entre pouvoir public et politique locale qu’il nous est permis d’interroger… et pour cette fois d’approuver