Electronx's Blog


Le meilleur des mondes
25 novembre 2008, 8 h 48 min
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La science économique exige une soumission absolue de la morale, prix à payer pour assurer croissance économique et diminution de la pauvreté. Multiplication de la productivité et autres pouvoirs d’achat ne peuvent se déployer sans régression de la morale traditionnelle. L’ « Aimez-vous les uns les autres  » et le  » Pas de contrainte en religion  » ont été délaissés au bénéfice du veau d’Or omnipotent qu’est le marché : les divinités anciennes ont été remplacées par l’efficience des marchés dont le dogme enseigne que le marché reflète à tout moment le juste prix dans un contexte où toute valeur est échangeable…

La terminologie théologique s’est inversée : autrefois considérées « pêché mortel », les dettes sont aujourd’hui devenues indispensables, voire recommandables puisqu’il convient de les accumuler grâce à l’effet de levier! C’est effectivement les dettes qui nous permettent de tout avoir rapidement car notre monde serait tellement plus pauvre s’il ne s’endettait pas. En fait, les dettes sont nos Noces de Cana car elles nous font tout avoir à partir de rien. Imprimer des billets, s’endetter, dépenser, consommer, tels sont nos commandements explicités par Keynes.

La dette s’impose ainsi comme structurellement nécessaire à l’évolution de nos sociétés dans une économie « globale » : tout lien entre dette et culpabilité ayant été rompu et même inversé puisqu’il faut se sentir coupable de nos jours pour n’avoir pas assez de dettes! Pour preuve : les pauvres se doivent aussi d’avoir leurs dettes, leur micro crédit…Marx avait bien compris, il y a longtemps déjà, que la dette était le levier absolu utilisé par le capital comme instrument de contrôle, tout comme Wells qui mettait en garde par rapport à la technique…

L’innovation financière, les instruments dérivés, les titrisations abattent et ringardisent toutes les règles prudentielles en consacrant l’avènement et la domination du papier-valeur. La morale ancestrale a cessé de régner dès lors que le risque a disparu. Commettre le pêché mortel risquait de nous précipiter en enfer, aujourd’hui tout risque est susceptible d’être maîtrisé, « hedgé » : les mathématiques nous apprennent ainsi à gérer le risque qui est réduit au degré de simple considération technique.

L’abolition de l’incertitude a assassiné la morale.

Par Michel Santi

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Que font les mathématiciens ? (lu sur le blog de paul Jorion)

C’est Aristote qui fixa la norme en matière de démonstration, distinguant trois familles de discours selon le statut de leurs prémisses pour ce qui touche à la vérité. La plus rigoureuse des trois est l’analytique dont les prémisses doivent être reconnues comme indiscutablement vraies, suivie de la dialectique dont les prémisses sont seulement « probables » : vraisemblables plutôt que vraies, et enfin de la rhétorique qui ne connaît pas de contraintes quant à la qualité des prémisses : le discours de fiction, par exemple, en relève. À l’intérieur même de chacune de ces trois familles, le Stagirite distingua les types d’argumentation utilisés en fonction de leur valeur probante.

Seule l’analytique relève de la science et c’est donc elle qui devrait seule présider à la démonstration mathématique. Or, durant les Temps Modernes d’abord et durant les Temps Contemporains ensuite, les mathématiciens recoururent toujours davantage dans la démonstration aux types d’argumentation les plus faibles quant à la valeur probante. On pourrait lire là sans doute le signe d’une simple décadence dans la manière dont les mathématiciens démontrent leurs théorèmes. Cette lecture n’est pas fausse mais demeure insuffisante parce qu’elle ignore le glissement « idéologique » qui rend compte du comment et du pourquoi de cette évolution. Ce glissement reflète en fait la conviction croissante des mathématiciens que leur tâche ne s’assimile pas à un processus d’invention mais à une authentique découverte, autrement dit, que leur tâche n’est pas de contribuer à la mise au point d’un outil mais de participer à l’exploration d’un monde. Si l’on souscrit à ce point de vue, la distinction se brouille entre la science, dont l’ambition est de décrire le monde de la Réalité-objective, et les mathématiques qui lui offrent le moyen de réaliser cette ambition. Et cette absence de distinction suppose à son tour, non seulement que la Réalité-objective est constituée des nombres et des relations que les objets mathématiques entretiennent entre eux, mais encore que la réalité ultime inconnaissable, l’Être-donné de la philosophie, est la source d’un tel codage. Or une telle conviction est avérée historiquement et, comme on le sait, caractérisa les disciples de Pythagore, au rang desquels se comptait Platon.

Si le mathématicien est un découvreur et non un inventeur, alors la manière dont il inculque la preuve importe peu puisqu’il décrit en réalité un monde spécifique, celui des nombres et de leurs relations, et peut se contenter d’en faire ressortir les qualités par une méthode apparentée à la méthode expérimentale : circonscrire une réalité et utiliser tous les moyens dont on dispose pour faire émerger une appréhension intuitive de ce qu’elle est ; dans cette perspective, seul compte le résultat, quelle que soit la manière dont on s’y est pris. Dans la démonstration du « second théorème » de Gödel, à l’aide duquel il prouve l’incomplétude de l’arithmétique, la faible valeur probante de certaines parties de sa démonstration n’est pas pertinente à ses yeux puisque sa tâche consiste selon lui à décrire un objet existant en soi. Ne se concevant nullement comme l’inventeur de mathématiques nouvelles mais comme un explorateur de l’univers des nombres et de leurs proportions singulières, il n’a que faire d’une méthodologie dont la rigueur seule garantirait le résultat auquel il aboutit.

Les points de vue des mathématiciens réalistes qui se conçoivent comme découvreurs et des mathématiciens antiréalistes qui s’imaginent inventeurs, peuvent être réconciliés si l’on offre de leur activité à tous une définition opérationnelle qui y voit la génération d’un produit culturel, c’est–à–dire relevant de la manière propre dont notre espèce offre une extension aux processus naturels. Ce produit culturel que les mathématiciens génèrent est une « physique virtuelle » permettant la modélisation du monde sensible de l’Existence-empirique en vue de sa prévisibilité à nos yeux. Cette physique virtuelle n’est ni contrainte de s’astreindre à la rigueur irréprochable des modes de preuve les plus exigeants aux yeux de la logique, ni ne doit s’imaginer décrire une Réalité-objective constituée d’essences mathématiques. La mise au point du calcul différentiel en offrit une illustration lumineuse.