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L’actualité de la crise : Pendant les travaux, les affaires continuent, par François Leclerc
21 janvier 2009, 22 h 38 min
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PENDANT LES TRAVAUX, LES AFFAIRES CONTINUENT

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Chaque jour apporte son cortège d’annonces et de plans en tout genre d’un gouvernement occidental ou bien d’un autre. Aujourd’hui, c’est la Grande-Bretagne qui est à l’honneur, avec un nouvel ensemble de mesures, aussi musclées et déterminées que les précédentes de novembre. Les cérémonies d’investiture de Barack Obama ont rejeté au second plan, aux USA, le débat sur l’affectation de l’enveloppe du second volet du TARP, dont les crédits sont décidément très sollicités de tous côtés et pour de multiples usages. En attendant que montent en force les interrogations sur la solidité de la zone Euro, que la dégradation aujourd’hui de la note de l’Espagne vient de renforcer. Bien que des analystes, j’y reviendrai certainement, commencent à expliquer qu’aucun pays ne prendra le risque de la quitter et que ses principaux acteurs auront à cœur d’éviter à tout prix son éclatement.

Ce plan, dont Paul Jorion décrit les dispositions dans son dernier billet, par son ampleur comme par ses modalités, exprime l’intensité de la crise en Grande-Bretagne et, comme il l’avait annoncé et le souligne maintenant, le retour en force de l’Etat. Celui-ci utilise simultanément tous les leviers disponibles, succédant aux mesures de soutien aux PME de la semaine précédente, afin de mettre toutes les chances de son côté. Il laisse entrevoir, en filigrane, d’autres mesures encore, dont on va désormais attendre l’annonce. Notamment la création d’une « bad bank », ainsi que l’éventualité de s’engager dans une politique d’émission monétaire massive, car il est de plus en plus clairement admis que c’est la seule solution pour, en définitive, financer l’accroissement de la dette publique. Et puis, surtout, pour effacer ensuite et autant que possible cette dette, grâce à l’inflation. Signe qui ne trompe pas, les rappels de l’expression imagée de Keynes évoquant « l’euthanasie des rentiers » se multiplient. Drastique et politiquement douloureuse, avant de l’être socialement, cette perspective commence à filtrer, à être considérée comme inévitable et les experts des banques centrales doivent très certainement plancher dessus.

Le dernier article de Willem Buiter, dans le Financial Times du 16 janvier, toujours provocateur mais également incisif, n’y va pas par quatre chemins. Critiquant les demi-mesures du gouvernement britannique, les nationalisations partielles des banques, il explique pourquoi elles n’apportent pas les effets escomptés. Pour préconiser une nationalisation intégrale de celles-ci, le temps de régler la crise et afin de couper court à leurs jeux et tergiversations. Pour ensuite créer dans les meilleures conditions une « bad bank », éclaircissant enfin une fois pour toute le paysage. Sans se faire d’illusion sur la possibilité que les actifs qui y seront parqués puissent un jour retrouver une quelconque valeur. Les banques actuelles sont des « zombies » dit-il, qui restent debout parce qu’elles sont soutenues par le gouvernement.

Ce n’est pas exactement ce que se préparent à faire les Allemands, mais cela lui ressemble un peu. En effet, le gouvernement y envisage d’accorder de nouvelles garanties de crédit de plusieurs milliards d’euros aux entreprises, selon l’édition à paraître demain mardi du quotidien économique Handelsblatt. Citant des sources gouvernementales, le journal ajoute que la banque publique KfW, bras financier de l’Allemagne, pourrait également racheter des actifs “toxiques” afin de soulager le marché du crédit.

Dans tous les pays occidentaux, l’Etat joue désormais non seulement les banquiers, mais également, en Grande-Bretagne, les assureurs d’un type un peu particulier, assurant les actifs bancaires. Il est omniprésent et bouche comme il le peut tous les trous. Si l’on en croit la presse, en France, il se prépare à devenir constructeur automobile, à éventuellement entrer au capital de PSA, qui s’y refuse comme une vierge effarouchée. On y a également appris, au détour d’une conférence de presse de Michel Camdessus, président de la Société de financement de l’économie française (SFEF), qui prévoit de ne prêter en 2009 que “entre 50 et 70 milliards d’euros” aux établissements de crédit en 2009, beaucoup moins que le plafond de 265 milliards d’euros a-t-il annoncé avec satisfaction, que la SFEF avait déjà émis pour 2 milliards d’obligations dans le cadre d’un “placement privé” auprès d’un bénéficiaire, dont elle n’a pas souhaité divulguer l’identité. Ce pays, décidément, ne connaît pas de déficit en matière de grosses cachotteries.

Le plus frappant, dans le flot mondial des nouvelles sur la crise financière, c’est le sentiment de forte improvisation qui en ressort. Tout est successivement essayé, sans succès jusqu’à maintenant, la crise au contraire s’approfondissant. Si tout le monde est d’accord sur l’idée que les grands moyens doivent être employés, ce ne sont Lire la suite



Jean Claude Werrebrouck : La crise globale des années 2010 (III/III)
11 janvier 2009, 22 h 48 min
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Dans ce dernier volet, Jean Claude Werrebrouck analyse les scénarios possibles de sortie de crise, et le rôle qu’y tiendront banques centrales et Etats, qui doivent désormais poursuivre l’accompagnement du processus de deleveragging, assister l’apurement du secteur financier, tout en relançant des économies atones. Les « hélicoptères » des banques centrales vont donc continuer de tourner à plein régime, estime-t-il, permettant ainsi de consolider la finance et de prévenir le risque systémique. Les Etats devront quant à eux s’endetter lourdement pour financer les relances économiques – et éventuellement assumer les garanties qu’ils ont accordées au secteur bancaire. Mais les difficultés croissantes qu’ils ne vont pas manquer de rencontrer dans leurs tentatives d’émettre de la dette pourraient bientôt contraindre à la généralisation du financement par émission monétaire, les banques centrales jouant alors le rôle d’acheteurs de dernier ressort des bons du trésor grâce à de l’argent créé pour l’occasion, en une remise en cause totale des dogmes du monétarisme, A terme ce processus est bien sûr potentiellement hautement inflationniste. Faut-il pour autant s’en inquiéter ? Pas forcément estime M. Werrebrouck, qui considère que l’inflation représente une partie de la solution requise pour la sortie de crise. Elle permettrait en effet de limiter les tensions spéculatives, de diminuer l’endettement des Etats, et du même coup l’ardoise intergénérationnelle accumulée depuis trente ans, sans oublier une remise en cause du statut du dollar, la devise de la mondialisation. Restent évidemment de nombreuses inconnues, au premier rang desquelles le comportement de la zone euro. Les tensions actuelles et futures risquent en effet d’aggraver le processus d’eurodivergence. « Les différentiels de compétitivité et d’inflation entre les pays de la zone se sont accumulés déjà depuis de longues années et la crise va jeter de l’huile sur un feu qui risque de ne plus être maîtrisable, » s’inquiète-t-il.

Par Jean Claude Werrebrouck, 21 décembre 2008

6) Soyons raisonnables et sortons de son grenier la planche à billets

Le scénario du miracle sans lendemain

Une partie de l’opinion notamment occidentale pense encore que le bœuf est aussi léger que la grenouille, que les garanties ne seront jamais utilisées, que les capitaux publics prêtés aux banques seront en fait un placement paradisiaque, que les dénationalisations à venir seront juteuses, que les dépenses budgétaires massives pour relancer les échanges réels entraineront mécaniquement de nouvelles rentrées fiscales, etc. il s’agit du scénario optimiste. Son occurrence semble faible laquelle est, d’une certaine façon, une vraie chance.

Si la finance rentre dans sa boîte, presque par enchantement, les conditions d’une nouvelle crise seront vite réunies. Des « fire walls » efficaces ne seront pas mis en place et on se contentera d’un toilettage minimum du système : normes comptables nouvelles, et agences de notation revisitées feront l’affaire. La finance pourra d’autant plus facilement sortir de sa boite que l’expérience aura montré une fois de plus que les Etats sont là pour payer les coûts sociaux des orgies financières. il s’agit de la question tant débattue des comportements opportunistes chez les économistes. Au surplus le règlement, comme par enchantement, de la crise, aboutira à l’édification de nouveaux comportements opportunistes, cette fois dans la « paisible économie ». En effet nous constatons aujourd’hui, partout dans le monde l’allongement des files d’attentes de secteurs économiques venant au nom de la crise demander ce qu’ils croient être un juste soutien des Etats : automobile, mécanique ,sidérurgie, banques etc. L’acceptation dans l’urgence risque d’entrainer injustices et gaspillages de toutes sortes : pourquoi Toyota installé dans le sud des USA ne pourrait-il pas bénéficier du plan qui se prépare pour les « big three » ? Les banques tricolores qui reçoivent des fonds publics ne vont t-elles pas en profiter pour renforcer leurs positions internationales ? La prime à la casse n’aurait-elle pas pu être utilisée dans un secteur davantage porteur d’avenir ? « L’ordre spontané » qui alloue si efficacement les ressources et récompense les meilleurs serait ainsi une fois de plus pollué par les marchés politiques : GM est une entreprise obsolète mais le coût qu’il faut normalement payer pour cette inefficacité est reporté sur la collectivité. Ce que l’on perd sur les marchés économiques peut être gagné- comme d’habitude, pourrait-on ajouter- sur les marchés politiques. Nous avions abordé ces questions essentielles lors de notre séminaire de décembre.

Au total parce rien ne changerait dans ce scénario optimiste les vrais problèmes du monde continueraient de se poser : que faire du mercantilisme chinois ? Comment régler les déséquilibres financiers intergénérationnels ? Comment régler les problèmes d’environnement ? etc.

Le scénario de la catastrophe prometteuse

Beaucoup de nos collègues économistes pensent à l’inverse que si la grenouille, ou les grenouilles (les Etats sont Lire la suite



Le protectionnisme et le contrôle des changes conduisent-ils à la guerre?

Par Jacques Sapir

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sapir@msh-paris.fr

Leçons des années 1930 pour comprendre la crise actuelle.

L’ampleur de l’actuelle crise économique et financière n’a d’égale que celle de 1929. Elle affecte l’ensemble du système financier et monétaire international, qui a du faire face entre le 15 septembre 2008 et le début du mois de novembre à une crise des liquidités internationales sans précédant. L’ensemble des systèmes bancaires et financier est touché. Les effets sur les économies nationales se dévoilent aujourd’hui dans toute leur importance.

Si, au contraire de la crise de 1997-1999 les grands pays « émergents » (ceux que l’on appelle les BRIC, soit le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine) resteront capables de performances économiques acceptables (environ 3,5% de croissance en Russie et sans doute 7-8% en Chine), les pays développés sont entrés en récession.

Celle-ci s’annonce particulièrement sévère aux Etats-Unis où le PIB devrait se contracter de -2% à -3% durant 2009 et peut-être une partie de 2010. Les économies européennes seront elles aussi touchées, mais avec des différences significatives. Si la Grande-Bretagne et l’Espagne, qui avaient imité le « modèle américain » d’une économie très ouverte et financiarisée vont elles aussi connaître une récession très sérieuse, avec un recul du PIB certainement supérieur à 2%, la France et l’Italie devraient subir un choc de moindre ampleur. Notons cependant qu’il faut s’attendre à une contraction du PIB proche de 1% pendant la plus grande partie de 2009.

Quant à l’Allemagne, son modèle « neo-mercantiliste », fondé sur une contraction de la demande intérieure et la délocalisation des chaînes de sous-traitance dans les économies à faibles coûts du travail des « nouveaux entrants » de l’UE lui avait assuré jusqu’à présent de bonnes performances en matière de balance commerciale. Mais, on avait tendance à oublier que ce succès s’était payé au prix d’une montée du chômage et d’une baisse de l’investissement. La crise va affecter durablement aussi ce modèle et aura des conséquences importantes outre-Rhin.

La crise aura aussi des conséquences importantes dans les économies qui sont à la périphérie des grandes économies développées touchées par la crise. La récession a déjà transformé les Pays baltes, imprudemment désignés par certains comme les « petits dragons de la Baltique » en pays ne devant leur salut que dans les prêts du FMI. L’effondrement Islandais, un pays qui avait appris par cœur la leçon du néo-libéralisme et avait joué à fond la carte de la financiarisation de son économie, est bien connu. Quant à l’Irlande, que l’on donnait en modèle de la réussite d’un pays européen combinant les réformes structurelles si chères au cœur des néo-libéraux avec une totale ouverture aux marchandises et aux capitaux en oubliant un peu vite l’ampleur des aides européennes reçues, elle était déjà cet été dans une récession de -1,5% du PIB.

Plus dramatique encore est le cas de certains pays du Maghreb ou de l’Amérique Latine. La violence de la contraction de l’activité en Espagne a pour conséquence une explosion du chômage qui touche en premier lieu les immigrés les plus récents. Les effets s’en font sentir au Maroc, mais aussi en Équateur. Le Mexique, dont la croissance était tirée par la consommation américaine va lourdement pâtir de la crise qui s’installe au nord du Rio Grande, sans oublier le fait que ses exportations souffraient déjà de la concurrence asiatique, et Chinoise en particulier.

La crise est bien mondiale.

1.  Une crise de la globalisation.

Cette crise trouve ses origines dans les déséquilibres de fond entre production et consommation qui se sont mis en place à la suite du précédent choc, celui de 1997-1999. Ces déséquilibres sont dans une très large mesure le produit de la libéralisation financière et commerciale, entamée dans les années 1980, et qui a connu son paroxysme dans les années 1990.

1.1. Les conséquences de la crise financière de 1997-1999.

La crise de 1997-1999 a marqué un changement de régime dans l’ordre financier international[2]. La libéralisation de la finance internationale avait fragilisé les systèmes bancaires, conduisant à une instabilité financière de forte amplitude[3]. Sous l’impulsion des Etats-Unis et du FMI[4], de nombreux pays – sauf la Chine – ont du adopter une convertibilité totale de leur monnaie, incluant le compte de capital. Or, une telle convertibilité totale, si elle favorise à l’évidence le développement des services financiers transnationaux, n’a que peu d’intérêt du point de vue du développement réel des pays considérés[5]. Elle accentue en réalité la dichotomie entre la logique financière et la logique du secteur réel des économies.

La crise de 1997-1999 est dans une très large mesure le résultat de la situation créée par la libéralisation financière. Elle a conduit de nombreux pays asiatiques qui avaient été les premières victimes de cette crise, à vouloir se doter de réserves en devises excessives pour se prémunir contre cette instabilité.

La Chine a adopté une politique similaire moins en raison de l’impact immédiat de la crise – la convertibilité limitée du Yuan l’en avait protégé – que parce qu’elle avait du éponger par un déficit commercial accepté vis-à-vis de ses voisins immédiats les conséquences de cette crises. La Chine avait été en 1997-1999 le grand stabilisateur de l’économie asiatique face à l’incurie du FMI qui s’était révélé incapable de gérer cette crise, et face à la pression des Etats-Unis qui avaient empêché la constitution du « Fonds Monétaire Asiatique » que le gouvernement japonais souhaitait mettre en place (avec l’accord implicite de la Chine).

Cette politique fut un succès et les réserves de change accumulées par la Chine et ses voisins immédiats se sont accrues de manière considérable. Cette politique a eu cependant un coût interne non négligeable, qui aurait pu être évité si l’on avait eu un système financier international plus efficace et moins instable[6]. La croissance des pays qui ont eu recours à cette stratégie aurait pu être mieux équilibrée, tant sur le plan social qu’écologique.

Tableau 1 :

Réserves de change au 31 août 2008

Montant en milliards de Dollars

République Populaire de Chine

1884

Hong Kong (*)

158

Taiwan

282

Corée du Sud

240

Singapour

170

Total pays émergents d’Extrême-Orient

2734

Japon

972

Total Extrême-Orient

3706

Inde

286

Brésil

206

Russie

581

Total BRIC

2957

Total Eurozone

555

* Hong Kong est ici comptabilisé séparément de la RPC. Source : FMI.

1.2. La « Déflation salariale » et la responsabilité du Libre-Échange

Mais, il y a eu aussi un coût pour l’ensemble du système qui a directement conduit à la crise actuelle. Pour accumuler les devises dans les quantités voulues, ces pays ont été poussés à développer des politiques prédatrices sur le commerce international. Celles-ci ont été mises en oeuvre par des dévaluations très fortes mais aussi des politiques de déflation compétitive limitant drastiquement la consommation intérieure.

Ces politiques ont eu un effet très puissant en raison du cadre de libre-échange généralisé mis en place par l’OMC. Celui-ci a induit un puissant effet de déflation salariale dans les pays développés. On voit dans la totalité des Lire la suite



Emmanuel Todd «Le protectionnisme n’est pas une idée du passé»


Par Michel Audétat

«Après la démocratie». Démographe et sociologue, il publie un nouvel essai qui défend l’idée de protéger l’économie européenne contre le libre-échange.
Emmanuel Todd est énervant. Il a eu raison très tôt en prédisant la décomposition du système soviétique (La chute finale, 1996 [1976! Correction de Bertrand]). Il a eu raison plus récemment en analysant l’incapacité militaire et la fragilité économique des Etats-Unis (Après l’empire, 2002). Aura-t-il encore raison avec son nouvel essai, Après la démocratie, qui oppose le libre-échange à la survie de nos régimes démocratiques?
Emmanuel Todd n’a pas fini d’énerver avec ce livre urticant, mais aussi décapant et stimulant, qui s’inscrit à la fois dans l’histoire longue et l’actualité la plus vive en plaidant la cause d’un protectionnisme européen.

Jusqu’ici l’idée protectionniste se retrouvait plutôt aux extrêmes, chez les communistes ou au Front national. On peut la purifier des idéologies qu’elle traîne derrière elle?
Mon concept est international. Je ne parle jamais de protectionnisme en l’air, mais toujours de protectionnisme européen. Pour une économie comme celle de la France, le protectionnisme national n’a aucun sens. Oui, je pense qu’il faut employer ce mot sans en avoir peur. Mais, avec le mot «européen», il permet de faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un retour au passé.

Si ce désir de protection correspond à l’intérêt de presque tous, comme vous le pensez, qu’est-ce qui l’empêche de se traduire en actes?
La plus importante des résistances à l’idée de protectionnisme ne provient pas des économistes et des absurdités qu’ils professent, mais de la profonde incapacité à penser collectif dans les classes supérieures. Le phénomène s’explique par des raisons culturelles et sociologiques que j’analyse dans mon livre quand je Lire la suite



Emmanuel Todd : « On vit une démocratie de la manipulation »

Photo C. Daumerie Emmanuel Todd : « Je ne crois pas à un  »retour de l’Etat » providentiel. Le renflouement des banques est un nouveau pas dans la mise en question de la démocratie ». : Photo C. Daumerie

Au rayon pensée unique, on ne trouve nulle trace d’Emmanuel Todd, historien, démographe, sociologue, autrefois proche des milieux souverainistes avec lesquels il a rompu, anti-Maastricht quelque part entre Séguin et Chevènement, concepteur de la « fracture sociale » revisitée par Jacques Chirac… auteur incommode, notamment de « L’illusion économique », Todd ne pratique pas cette légère flexion qui caractérise les penseurs en phase de récupération intellectuelle par le pouvoir. Il serait même « tabou et irrécupérable » sur ce plan. L’esprit de famille ! Il publie aujourd’hui (1) un essai sur la société française et ses dérives, le vide éducatif et religieux, l’aveuglement des responsables politiques, la perversion du libre-échange, la possibilité d’une nouvelle lutte des classes… Lucide constat sur la crise de notre système démocratique. Et rude charge contre Nicolas Sarkozy, même si des personnalités de gauche (Delors, Strauss-Kahn, Lamy…) en prennent aussi pour leur compte. On trouve enfin dans ce livre de chercheur l’espoir en un « protectionnisme européen ». L’une des issues – et sa préférence – pour échapper à la crise et sauver la démocratie.

Tout d’abord, quelle leçon de démocratie vous inspire l’élection de Barack Obama ?

On a assisté à un phénomène où le plus important est la désignation du candidat par les sphères supérieures de la société et la présentation d’un programme économique minimum acceptable par le peuple. Très clairement, les milieux financiers et les élites avaient fait le choix d’Obama avant même qu’il soit élu et la surprise a été l’élimination du facteur « racisme », pourtant ancré structurellement et historiquement dans la société américaine.

Quelle démocratie peut se dessiner aux Etats-Unis ?

L’Amérique va retrouver un président intelligent, exceptionnel, capable d’affronter une situation de déroute économique. Gestionnaire d’un pays en décomposition, Obama peut soit « conserver l’empire » et continuer à vivre aux crochets du monde avec un gigantesque déficit commercial, ou, s’il est un grand président, commencer la longue marche vers le retour à l’équilibre des échanges extérieurs, la reconstruction de l’industrie… Je ne suis pas très optimiste : dans cette Amérique qui a perdu l’habitude d’affronter ses problèmes, les fondamentaux de l’économie sont catastrophiques.

Comment jugez-vous la volte-face des dirigeants et des gouvernements qui sont passés du tout libéral à l’interventionnisme d’état ?

Je ne crois pas à un « retour de l’Etat » providentiel. Le renflouement des banques est un nouveau pas dans la mise en question de la démocratie. En France, Nicolas Sarkozy n’est qu’un courtier dans cette affaire. Les banques ont pris les états en otages et nous avec ! Ce qui choque, c’est l’état au service des banques, des milliards injectés sans pour autant changer le système, des politiques qui s’autocongratulent, décrochés de la réalité. Je trouve les élites en panne de solutions égalitaires et progressistes et la société très amorphe.

Qu’est-ce qui, en France, indique pour vous un déclin de la démocratie ?

Je mets en perspective une longue évolution historique, une situation économique très complexe, l’évolution idéologique et religieuse depuis les années 60, la croyance catholique qui structurait le champ politique, la décomposition de ce dernier… et ce n’est pas réjouissant. J’essaie notamment d’expliquer comment Nicolas Sarkozy a surgi dans ce contexte et en quoi il est une clé d’entrée des problèmes de la société française.

Vous y allez fort avec ce président dont vous faites un « symptôme » des mauvaises tendances de cette société ! Comme on dit, pourquoi tant de haine ?

Sarkozy a été « l’élu de la peur », notamment grâce à la crise des banlieues et face à Ségolène Royal, candidate absurde dont l’incompétence faisait aussi peur que la brutalité de son adversaire. Il s’est aussitôt affiché avec des amis milliardaires et ne sait pas se tenir. Jamais, comme lui, un président n’avait provoqué ainsi dans les banlieues pour récupérer les voix du Front National, inclus des socialistes dans son gouvernement, insulté des gens dans des manifestations publiques, exposé sa vie privée… Je n’attaque pas le personnage, mais le symptôme. Il s’est créé un état d’apesanteur dans lequel il peut se permettre tout cela et il a surgi dans un système sans croyance collective structurante. Car ce sont les idées dominantes qui importent, notamment, en économie, ce que dictent les classes supérieures pensantes.

Votre charge anti-sarkozyste semble « datée », des premiers mois de sa présidence. N’a-t-il pas changé depuis, notamment à l’épreuve de la crise mondiale ?

Je ne pense pas, mais ce n’est pas la question ! Je parle du « moment Sarkozy ». Ce qu’on a vu pendant dix mois est édifiant et concerne le vrai sujet : vide religieux, islamophobie, possible émergence d’une lutte des classes, baisse de niveau de vie des jeunes diplômés, tentation de la droite d’instrumentaliser toutes les inquiétudes, notamment autour de l’immigration… On a vu la récupération ridicule de la Marseillaise sifflée au stade de France. Mais le Parti socialiste – sa hiérarchie – est presque plus inquiétant pour le suffrage universel. Il se refuse à proposer un programme économique de type protectionniste et se comporte comme un parti de notables face à un « bas peuple » incapable de comprendre.

Quelle est la faute majeure de cette élite qui vous désespère ?

Elle ne présente pas un choix clair sur les questions économiques – globalisation, libre-échange, écrasement des salaires… et chaque élection devient plus problématique. On est dans une démocratie de manipulation où l’on crée des problèmes et des affrontements artificiels. Pour ce système il n’y a que trois solutions possibles : l’ethnicisation et la thématique identitaire, tentation de la droite après l’implosion du Front National – mais Sarkozy n’a pas convaincu grand monde sinon la base électorale des petits commerçants – la perversion ou la suppression du suffrage universel, enfin le protectionnisme européen. Mais on ne pourra indéfiniment laisser en place un système économique qui angoisse et affaiblit autant la population.

Peut-on dire que la lutte des classes, sous des formes nouvelles, a de beaux jours devant elle ?

Il n’y a pas de structuration collective, mais on sent monter une révolte, sans violence mais déterminée, des classes moyennes contre les classes supérieures. L’histoire s’accélère et nous rapproche de cette échéance. Seul le 1 % supérieur de la société profite de la richesse, dans un système économique « auto bloquant » : si tous les gains vont à cette frange, on risque des affrontements désordonnés et des dérives autoritaires et le système s’arrête. C’est cette menace qu’on est en train de vivre.

Le « protectionnisme européen », dernière chance de la démocratie. Pouvez-vous préciser ?

C’est la seule issue possible à une échelle raisonnable, l’économie française ne pouvant se protéger seule. La pression externe à la baisse sur les salaires (Chine, Asie…) paralyse la demande intérieure. Le protectionnisme européen permettrait de mettre en place des barrières dans un espace de 450 millions d’habitants pour la faire cesser et échapper à cette spirale d’étouffement qui rend invivable une démocratie. Je décris l’incertitude, pas la disparition d’un système… C’est une forme d’optimisme ! Mais quelle confusion dans l’esprit des gens qui associent libre-échange et liberté ! Je distingue la mondialisation – formidable pour la conscience collective, le rapprochement des connaissances et des cultures – et son côté obscur, la globalisation, qui nous asphyxie. Je donne enfin un carnet de route pour négocier avec l’Allemagne, notre partenaire historique.

Et vous enfoncez à nouveau Nicolas Sarkozy !

Oui mais la réalité est que sa personnalité – agité, donneur de leçons… – est un problème. Et, vu de l’étranger, une souffrance ! Il exaspère et navre la classe politique internationale, surtout ceux qui sont stratégiquement importants pour nous au coeur de l’Europe, dont l’Allemagne. Et si le couple franco-allemand ne communique plus, rien ne peut se passer.

Après la démocratie… la démocratie ?

A condition de faire fonctionner l’Europe à l’endroit pour qu’elle devienne l’instrument d’une véritable régulation économique et impose la préférence communautaire. Elle sera alors le centre d’une nouvelle forme de démocratie, à l’écoute et dans l’intérêt des populations. Mais tout dépendra de l’intensité de la crise économique mondiale. Si elle empire, même les Etats-Unis, qui sont allés loin dans leur déstructuration industrielle et leur dépendance aux importations du monde, seront incapables, Obama ou pas, de la maîtriser.

1. « Après la démocratie », Gallimard, 250 pages, 18,50 euros.

Par Jacques Gantié
Nice-matin