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La réalité sociale du déclassement
23 mars 2009, 23 h 40 min
Filed under: Sociologie | Étiquettes: , , ,

par Vincent Chabault

Omniprésente dans le débat public, la notion de déclassement renvoie certes au sentiment de crainte exprimée individuellement, mais également à une réalité sociale et statistique partagée par les membres de différentes cohortes nées depuis le tournant des années 1960.

Recensé : Camille Peugny, Le Déclassement, Paris, Grasset, coll. « Mondes vécus », 2009, 178 p.
r3079-71

Paru à l’automne 2006, l’ouvrage de Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, mettait en lumière le fait que la question sociale ne se situait plus à la périphérie, dans la marginalisation d’une sous-classe désaffiliée, mais au cœur même de la société et qu’elle concerne une partie des classes moyennes salariées [1]. La déstabilisation de ces catégories, autrefois considérées à l’abri des difficultés rencontrées par les classes populaires, s’illustre par de multiples indices tels que la stagnation des revenus intermédiaires, la fragilisation du salariat, le déclassement scolaire des jeunes diplômés et les processus de mobilité sociale descendante. Tiré d’une thèse de sociologie soutenue en 2007 [2], l’ouvrage de Camille Peugny analyse en profondeur l’un de ces indices : le déclassement social entre les générations. Il s’agit, pour les individus, d’occuper un statut social inférieur à celui de leurs parents – le statut étant mesuré par la catégorie professionnelle. Omniprésente dans le débat public, la notion de déclassement renvoie certes au sentiment d’une crainte exprimée individuellement, mais également – et c’est l’objet central du livre – à une réalité sociale et statistique partagée par les membres de différentes cohortes nées depuis les années 1960. Mais l’enquête ne s’arrête pas là. Le chapitre 2 se penche sur le rapport des individus concernés par une mobilité sociale descendante à leur trajectoire. Le chapitre 3 s’intéresse enfin aux conséquences politiques du déclassement dans la mesure où ce phénomène structure un certain nombre d’attitudes et de représentations.

Le déclassement comme phénomène social

Dans un premier chapitre, Peugny retrace brièvement ce que l’on pourrait appeler un « retournement de situation ». À la période des Trente Glorieuses, pendant laquelle différentes cohortes de naissance (surtout celles nées entre 1944 et 1948) ont connu un destin collectif avantageux [3], succède une société post-industrielle où plusieurs ruptures fondamentales viennent, dans un contexte économique différent, transformer l’organisation de la société française. Les travaux sociologiques changent par conséquent de tonalité. Après la théorie de la moyennisation de la société, les enquêtes sur les inégalités sociales et les conséquences des transformations économiques apparaissent. L’introduction de la notion de génération dans la sociologie quantitative révèle alors des situations sociales bien différentes entre, par exemple, les trentenaires de 1968 et les trentenaires de 1998 [4]. À la suite de ces travaux, Peugny met en évidence la dégradation généralisée des perspectives de mobilité sociale pour les individus nés au tournant des années 1960. La méthode d’enquête est classique : seule la profession des individus est prise en compte pour mesurer la mobilité sociale [5]. Celle-ci est comparée à la profession du père, et parfois de la mère. Globalement, les trajectoires sociales ascendantes sont de moins en moins fréquentes. Parmi les individus « mobiles », la part des déclassés augmente. En termes de mobilité sociale, les femmes sont plus désavantagées que les hommes : en 2003 par exemple, parmi les enfants de cadres supérieurs âgés de 30 à 45 ans, 48 % des hommes reproduisent la position de leur père contre 33 % des femmes (p. 36). Face à ces résultats, l’explication selon laquelle des retards en début de carrière annonceraient des ascensions plus tardives ne vaut pas. Des travaux récents montrent au contraire que le début de carrière est essentiel dans une trajectoire professionnelle compte tenu de la raréfaction des promotions pour les salariés nés après les années 1950. Pour les individus de milieu modeste (ouvrier, employé), les perspectives de mobilité sociale ascendante sont de plus en plus faibles. En d’autres termes, le destin des enfants de milieu populaire, mesuré à l’âge de quarante ans, s’est détérioré : des cas d’ascension étaient plus nombreux dans les années 1980 que dans les années 2000. Pour les catégories supérieures et moyennes, les trajectoires descendantes augmentent fortement. La proportion de contremaîtres employés et ouvriers parmi les fils de cadres supérieurs passe de 14 % pour les générations nées en 1944-1948 à près de 25 % pour celles du début des années 1960. Pour les filles de Lire la suite

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