Electronx's Blog


Hervé Kempf : « Ce que nous vivons n’est pas la crise, mais la mutation de sortie du capitalisme. »

Ce sont deux livres en forme de constats sans appel, certitude que notre monde est mort et qu’il s’agit d’en construire un nouveau. Deux ouvrages analysant les contradictions sociales et écologiques d’un capitalisme qui, à force d’invoquer la croissance et la consommation, sombre et disparaît. Avec « Comment les riches détruisent la planète » et « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme », Hervé Kempf signe la plus belles des épitaphes à un système moribond. Il en parle ici.

« Le capitalisme est le racket légitime organisé par la classe dominante. »
Al Capone, cité par Hervé Kempf.

[1]

Prophète des temps modernes, il écrivait fin 2006 :

« Résumons. Nous sommes entrés dans un état de crise écologique durable et planétaire. Elle devrait se traduire par un ébranlement prochain du système économique mondial. Les amorces possibles pourraient s’allumer dans l’économie arrivant à saturation et se heurtant aux limites de la biosphère :

  • Un arrêt de la croissance de l’économie américaine, minée par ses trois déficits géants – de la balance commerciale, du budget, de l’endettement interne. Comme un toxicomane qui ne tient debout qu’à doses répétées, les Etats-Unis, drogués de surconsommation, titubent avant l’affaissement ;
  • Un fort freinage de la croissance chinoise – sachant qu’il est impossible qu’elle tienne très durablement à un rythme de croissance annuel très élevé. »

Touché-coulé. Mais si ce n’était que cela, sentir venir le froid de la crise et savoir l’annoncer au détour de quelques pages… Hervé Kempf ne serait qu’un analyste de plus, heureusement tombé juste quand tous se plantaient. Intérêt limité.
L’ambition de l’auteur est heureusement beaucoup plus large. En deux ouvrages incroyablement percutants, viatiques publiés à deux années de différence, l’homme se paye le luxe d’étendre le capitalisme pour le compte, KO debout et laissé pour mort dans un coin du ring. Rien de moins.

Reprenons. L’auteur est spécialiste des questions environnementales, infatigable contempteur des errements environnementaux de notre société depuis la catastrophe de Tchernobyl. Journaliste au Monde et tenancier du site Reporterre, il a publié en janvier 2007 Comment les riches détruisent la planète [2],  livre aussi bref que dense, liant les crises sociales et écologiques pour mieux illustrer l’échec du capitalisme. A grands renforts de chiffres, d’extraits de lecture et d’impressions de voyages et de reportages, il démontre mieux que nul autre l’impasse du système, incapable d’assurer à tous un juste développement comme de garantir la survie des générations futures. Devenu fou, le capitalisme court à sa perte, détruit les citoyens comme il dévore la biosphère, ne profitant qu’à quelques-uns, cette « oligarchie » qui « n’a plus aujourd’hui d’autre ressort que l’avidité, d’autre idéal que le conservatisme, d’autre rêve que la technologie ». Désastre ? Non : en digne représentant de la mouvance altermondialiste – courant de pensée trop vite enterré et qui revient au pas de charge à la faveur de la crise – , Hervé Kempf chante les alternatives, appelle au sursaut citoyen, veut croire à notre capacité à changer le monde. Et nous aussi.

L’espoir ? Il s’affine dans Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, paru il y a quelques jours [3].  S’il revient sur le champ de ruine laissé par le capitalisme, monde sans valeurs – sinon celles d’un individu se croyant tellement roi qu’il ne voit plus combien il est seul et sa vie sans intérêt – et sans avenir, s’il réduit à néant le mirage de la croissance verte – cautère sur une jambe de bois qui voudrait nous faire croire qu’on peut sauver le monde sans en bouleverser ses assises – , s’il affirme toujours combien l’urgence de la crise écologique ne nous laisse d’autre choix que de modifier profondément notre rapport à la consommation, Hervé Kempf ne cède ni au catastrophisme ni au pessimisme. Au contraire : il donne à voir combien les prochaines années, celles de la construction des alternatives, seront aussi exaltantes que dangereuses. Un immense enjeu.

« Est-il possible d’aller vers la sobriété sans passer par des secousses violentes ? Pouvons-nous éviter que les gouvernements capitalistes imposent une réponse autoritaire en tentant une ’relance’ aussi dommageable écologiquement qu’inutile ? Je ne sais pas. Face aux sombres perspectives, l’heure des hommes et des femmes de coeur, capables de faire luire les lumières de l’avenir, a sonné. »

Ces deux livres, chacun devrait s’y plonger tant ils sont implacables, efficaces, aussi synthétiques que faciles d’accès. Et puis aussi – tant qu’on y est – , lire cet entretien qu’Hervé Kempf nous a accordé, voici quelques semaines, dans un café de Nation. Hop :

Comment les riches détruisent la planète est sorti en janvier 2007. Avec clairvoyance, vous y annonciez en filigrane la crise à venir. Les faits vous ont donné raison…

Entre autres… Mais je voudrais d’abord revenir sur le mot crise. C’est un terme qui laisse à penser que nous devons passer un mauvais moment avant de retrouver l’équilibre dans le système actuel. Ce n’est pas le cas et il faut essayer de ne pas utiliser ce mot : ce que nous vivons n’est pas qu’une crise, mais la mutation de sortie du capitalisme. Ce n’est pas la crise financière de 1929, ni celle de 1987 ou de 1998, ni la bulle spéculative de 2000… ces comparaisons laissent penser qu’aujourd’hui aussi, le système, après avoir tangué, se rétablira presqu’inchangé. Mais il faut au contraire considérer la situation que nous vivons comme la manifestation Lire la suite



Emmanuel Todd «Le protectionnisme n’est pas une idée du passé»


Par Michel Audétat

«Après la démocratie». Démographe et sociologue, il publie un nouvel essai qui défend l’idée de protéger l’économie européenne contre le libre-échange.
Emmanuel Todd est énervant. Il a eu raison très tôt en prédisant la décomposition du système soviétique (La chute finale, 1996 [1976! Correction de Bertrand]). Il a eu raison plus récemment en analysant l’incapacité militaire et la fragilité économique des Etats-Unis (Après l’empire, 2002). Aura-t-il encore raison avec son nouvel essai, Après la démocratie, qui oppose le libre-échange à la survie de nos régimes démocratiques?
Emmanuel Todd n’a pas fini d’énerver avec ce livre urticant, mais aussi décapant et stimulant, qui s’inscrit à la fois dans l’histoire longue et l’actualité la plus vive en plaidant la cause d’un protectionnisme européen.

Jusqu’ici l’idée protectionniste se retrouvait plutôt aux extrêmes, chez les communistes ou au Front national. On peut la purifier des idéologies qu’elle traîne derrière elle?
Mon concept est international. Je ne parle jamais de protectionnisme en l’air, mais toujours de protectionnisme européen. Pour une économie comme celle de la France, le protectionnisme national n’a aucun sens. Oui, je pense qu’il faut employer ce mot sans en avoir peur. Mais, avec le mot «européen», il permet de faire comprendre qu’il ne s’agit pas d’un retour au passé.

Si ce désir de protection correspond à l’intérêt de presque tous, comme vous le pensez, qu’est-ce qui l’empêche de se traduire en actes?
La plus importante des résistances à l’idée de protectionnisme ne provient pas des économistes et des absurdités qu’ils professent, mais de la profonde incapacité à penser collectif dans les classes supérieures. Le phénomène s’explique par des raisons culturelles et sociologiques que j’analyse dans mon livre quand je Lire la suite



Le Prix du pamphlet a traché : Jean Luc Nancy, Vérité de la démocratie
23 novembre 2008, 9 h 19 min
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Les éditions Anabet ont cette année attribué leur Prix du pamphlet à Jean-Luc Nancy, pour son livre édité chez Galilée, Vérité de la démocratie.

« Parmi les nombreux prix littéraires, le prix du pamphlet a pris une place à part. C’est d’abord le premier de l’histoire du genre pamphlétaire. C’est aussi un prix qui se veut à l’image des membres du jury, éclectique, indépendant et imprévisible », nous rappelle le communiqué.

Jean-Luc a hier été récompensé pour cette 3e édition et doté de 10.000 € « sans aucune contrepartie ». En écho à ce prix, l’éditeur Anabet dispose lui-même d’une collection intitulée Pamphlet, un genre ancien, mais toujours aussi jouissif.

Le livre de Jean-Luc Nancy évoque, on s’en doute, les turbulences rencontrées par l’État démocratique…

Rédigé par Cecile Mazin, le vendredi 21 novembre 2008 à 16h31

Source : actualitte.com



Emmanuel Todd : « On vit une démocratie de la manipulation »

Photo C. Daumerie Emmanuel Todd : « Je ne crois pas à un  »retour de l’Etat » providentiel. Le renflouement des banques est un nouveau pas dans la mise en question de la démocratie ». : Photo C. Daumerie

Au rayon pensée unique, on ne trouve nulle trace d’Emmanuel Todd, historien, démographe, sociologue, autrefois proche des milieux souverainistes avec lesquels il a rompu, anti-Maastricht quelque part entre Séguin et Chevènement, concepteur de la « fracture sociale » revisitée par Jacques Chirac… auteur incommode, notamment de « L’illusion économique », Todd ne pratique pas cette légère flexion qui caractérise les penseurs en phase de récupération intellectuelle par le pouvoir. Il serait même « tabou et irrécupérable » sur ce plan. L’esprit de famille ! Il publie aujourd’hui (1) un essai sur la société française et ses dérives, le vide éducatif et religieux, l’aveuglement des responsables politiques, la perversion du libre-échange, la possibilité d’une nouvelle lutte des classes… Lucide constat sur la crise de notre système démocratique. Et rude charge contre Nicolas Sarkozy, même si des personnalités de gauche (Delors, Strauss-Kahn, Lamy…) en prennent aussi pour leur compte. On trouve enfin dans ce livre de chercheur l’espoir en un « protectionnisme européen ». L’une des issues – et sa préférence – pour échapper à la crise et sauver la démocratie.

Tout d’abord, quelle leçon de démocratie vous inspire l’élection de Barack Obama ?

On a assisté à un phénomène où le plus important est la désignation du candidat par les sphères supérieures de la société et la présentation d’un programme économique minimum acceptable par le peuple. Très clairement, les milieux financiers et les élites avaient fait le choix d’Obama avant même qu’il soit élu et la surprise a été l’élimination du facteur « racisme », pourtant ancré structurellement et historiquement dans la société américaine.

Quelle démocratie peut se dessiner aux Etats-Unis ?

L’Amérique va retrouver un président intelligent, exceptionnel, capable d’affronter une situation de déroute économique. Gestionnaire d’un pays en décomposition, Obama peut soit « conserver l’empire » et continuer à vivre aux crochets du monde avec un gigantesque déficit commercial, ou, s’il est un grand président, commencer la longue marche vers le retour à l’équilibre des échanges extérieurs, la reconstruction de l’industrie… Je ne suis pas très optimiste : dans cette Amérique qui a perdu l’habitude d’affronter ses problèmes, les fondamentaux de l’économie sont catastrophiques.

Comment jugez-vous la volte-face des dirigeants et des gouvernements qui sont passés du tout libéral à l’interventionnisme d’état ?

Je ne crois pas à un « retour de l’Etat » providentiel. Le renflouement des banques est un nouveau pas dans la mise en question de la démocratie. En France, Nicolas Sarkozy n’est qu’un courtier dans cette affaire. Les banques ont pris les états en otages et nous avec ! Ce qui choque, c’est l’état au service des banques, des milliards injectés sans pour autant changer le système, des politiques qui s’autocongratulent, décrochés de la réalité. Je trouve les élites en panne de solutions égalitaires et progressistes et la société très amorphe.

Qu’est-ce qui, en France, indique pour vous un déclin de la démocratie ?

Je mets en perspective une longue évolution historique, une situation économique très complexe, l’évolution idéologique et religieuse depuis les années 60, la croyance catholique qui structurait le champ politique, la décomposition de ce dernier… et ce n’est pas réjouissant. J’essaie notamment d’expliquer comment Nicolas Sarkozy a surgi dans ce contexte et en quoi il est une clé d’entrée des problèmes de la société française.

Vous y allez fort avec ce président dont vous faites un « symptôme » des mauvaises tendances de cette société ! Comme on dit, pourquoi tant de haine ?

Sarkozy a été « l’élu de la peur », notamment grâce à la crise des banlieues et face à Ségolène Royal, candidate absurde dont l’incompétence faisait aussi peur que la brutalité de son adversaire. Il s’est aussitôt affiché avec des amis milliardaires et ne sait pas se tenir. Jamais, comme lui, un président n’avait provoqué ainsi dans les banlieues pour récupérer les voix du Front National, inclus des socialistes dans son gouvernement, insulté des gens dans des manifestations publiques, exposé sa vie privée… Je n’attaque pas le personnage, mais le symptôme. Il s’est créé un état d’apesanteur dans lequel il peut se permettre tout cela et il a surgi dans un système sans croyance collective structurante. Car ce sont les idées dominantes qui importent, notamment, en économie, ce que dictent les classes supérieures pensantes.

Votre charge anti-sarkozyste semble « datée », des premiers mois de sa présidence. N’a-t-il pas changé depuis, notamment à l’épreuve de la crise mondiale ?

Je ne pense pas, mais ce n’est pas la question ! Je parle du « moment Sarkozy ». Ce qu’on a vu pendant dix mois est édifiant et concerne le vrai sujet : vide religieux, islamophobie, possible émergence d’une lutte des classes, baisse de niveau de vie des jeunes diplômés, tentation de la droite d’instrumentaliser toutes les inquiétudes, notamment autour de l’immigration… On a vu la récupération ridicule de la Marseillaise sifflée au stade de France. Mais le Parti socialiste – sa hiérarchie – est presque plus inquiétant pour le suffrage universel. Il se refuse à proposer un programme économique de type protectionniste et se comporte comme un parti de notables face à un « bas peuple » incapable de comprendre.

Quelle est la faute majeure de cette élite qui vous désespère ?

Elle ne présente pas un choix clair sur les questions économiques – globalisation, libre-échange, écrasement des salaires… et chaque élection devient plus problématique. On est dans une démocratie de manipulation où l’on crée des problèmes et des affrontements artificiels. Pour ce système il n’y a que trois solutions possibles : l’ethnicisation et la thématique identitaire, tentation de la droite après l’implosion du Front National – mais Sarkozy n’a pas convaincu grand monde sinon la base électorale des petits commerçants – la perversion ou la suppression du suffrage universel, enfin le protectionnisme européen. Mais on ne pourra indéfiniment laisser en place un système économique qui angoisse et affaiblit autant la population.

Peut-on dire que la lutte des classes, sous des formes nouvelles, a de beaux jours devant elle ?

Il n’y a pas de structuration collective, mais on sent monter une révolte, sans violence mais déterminée, des classes moyennes contre les classes supérieures. L’histoire s’accélère et nous rapproche de cette échéance. Seul le 1 % supérieur de la société profite de la richesse, dans un système économique « auto bloquant » : si tous les gains vont à cette frange, on risque des affrontements désordonnés et des dérives autoritaires et le système s’arrête. C’est cette menace qu’on est en train de vivre.

Le « protectionnisme européen », dernière chance de la démocratie. Pouvez-vous préciser ?

C’est la seule issue possible à une échelle raisonnable, l’économie française ne pouvant se protéger seule. La pression externe à la baisse sur les salaires (Chine, Asie…) paralyse la demande intérieure. Le protectionnisme européen permettrait de mettre en place des barrières dans un espace de 450 millions d’habitants pour la faire cesser et échapper à cette spirale d’étouffement qui rend invivable une démocratie. Je décris l’incertitude, pas la disparition d’un système… C’est une forme d’optimisme ! Mais quelle confusion dans l’esprit des gens qui associent libre-échange et liberté ! Je distingue la mondialisation – formidable pour la conscience collective, le rapprochement des connaissances et des cultures – et son côté obscur, la globalisation, qui nous asphyxie. Je donne enfin un carnet de route pour négocier avec l’Allemagne, notre partenaire historique.

Et vous enfoncez à nouveau Nicolas Sarkozy !

Oui mais la réalité est que sa personnalité – agité, donneur de leçons… – est un problème. Et, vu de l’étranger, une souffrance ! Il exaspère et navre la classe politique internationale, surtout ceux qui sont stratégiquement importants pour nous au coeur de l’Europe, dont l’Allemagne. Et si le couple franco-allemand ne communique plus, rien ne peut se passer.

Après la démocratie… la démocratie ?

A condition de faire fonctionner l’Europe à l’endroit pour qu’elle devienne l’instrument d’une véritable régulation économique et impose la préférence communautaire. Elle sera alors le centre d’une nouvelle forme de démocratie, à l’écoute et dans l’intérêt des populations. Mais tout dépendra de l’intensité de la crise économique mondiale. Si elle empire, même les Etats-Unis, qui sont allés loin dans leur déstructuration industrielle et leur dépendance aux importations du monde, seront incapables, Obama ou pas, de la maîtriser.

1. « Après la démocratie », Gallimard, 250 pages, 18,50 euros.

Par Jacques Gantié
Nice-matin