Electronx's Blog


Jean Claude Werrebrouck : La crise globale des années 2010 (III/III)
11 janvier 2009, 22 h 48 min
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Dans ce dernier volet, Jean Claude Werrebrouck analyse les scénarios possibles de sortie de crise, et le rôle qu’y tiendront banques centrales et Etats, qui doivent désormais poursuivre l’accompagnement du processus de deleveragging, assister l’apurement du secteur financier, tout en relançant des économies atones. Les « hélicoptères » des banques centrales vont donc continuer de tourner à plein régime, estime-t-il, permettant ainsi de consolider la finance et de prévenir le risque systémique. Les Etats devront quant à eux s’endetter lourdement pour financer les relances économiques – et éventuellement assumer les garanties qu’ils ont accordées au secteur bancaire. Mais les difficultés croissantes qu’ils ne vont pas manquer de rencontrer dans leurs tentatives d’émettre de la dette pourraient bientôt contraindre à la généralisation du financement par émission monétaire, les banques centrales jouant alors le rôle d’acheteurs de dernier ressort des bons du trésor grâce à de l’argent créé pour l’occasion, en une remise en cause totale des dogmes du monétarisme, A terme ce processus est bien sûr potentiellement hautement inflationniste. Faut-il pour autant s’en inquiéter ? Pas forcément estime M. Werrebrouck, qui considère que l’inflation représente une partie de la solution requise pour la sortie de crise. Elle permettrait en effet de limiter les tensions spéculatives, de diminuer l’endettement des Etats, et du même coup l’ardoise intergénérationnelle accumulée depuis trente ans, sans oublier une remise en cause du statut du dollar, la devise de la mondialisation. Restent évidemment de nombreuses inconnues, au premier rang desquelles le comportement de la zone euro. Les tensions actuelles et futures risquent en effet d’aggraver le processus d’eurodivergence. « Les différentiels de compétitivité et d’inflation entre les pays de la zone se sont accumulés déjà depuis de longues années et la crise va jeter de l’huile sur un feu qui risque de ne plus être maîtrisable, » s’inquiète-t-il.

Par Jean Claude Werrebrouck, 21 décembre 2008

6) Soyons raisonnables et sortons de son grenier la planche à billets

Le scénario du miracle sans lendemain

Une partie de l’opinion notamment occidentale pense encore que le bœuf est aussi léger que la grenouille, que les garanties ne seront jamais utilisées, que les capitaux publics prêtés aux banques seront en fait un placement paradisiaque, que les dénationalisations à venir seront juteuses, que les dépenses budgétaires massives pour relancer les échanges réels entraineront mécaniquement de nouvelles rentrées fiscales, etc. il s’agit du scénario optimiste. Son occurrence semble faible laquelle est, d’une certaine façon, une vraie chance.

Si la finance rentre dans sa boîte, presque par enchantement, les conditions d’une nouvelle crise seront vite réunies. Des « fire walls » efficaces ne seront pas mis en place et on se contentera d’un toilettage minimum du système : normes comptables nouvelles, et agences de notation revisitées feront l’affaire. La finance pourra d’autant plus facilement sortir de sa boite que l’expérience aura montré une fois de plus que les Etats sont là pour payer les coûts sociaux des orgies financières. il s’agit de la question tant débattue des comportements opportunistes chez les économistes. Au surplus le règlement, comme par enchantement, de la crise, aboutira à l’édification de nouveaux comportements opportunistes, cette fois dans la « paisible économie ». En effet nous constatons aujourd’hui, partout dans le monde l’allongement des files d’attentes de secteurs économiques venant au nom de la crise demander ce qu’ils croient être un juste soutien des Etats : automobile, mécanique ,sidérurgie, banques etc. L’acceptation dans l’urgence risque d’entrainer injustices et gaspillages de toutes sortes : pourquoi Toyota installé dans le sud des USA ne pourrait-il pas bénéficier du plan qui se prépare pour les « big three » ? Les banques tricolores qui reçoivent des fonds publics ne vont t-elles pas en profiter pour renforcer leurs positions internationales ? La prime à la casse n’aurait-elle pas pu être utilisée dans un secteur davantage porteur d’avenir ? « L’ordre spontané » qui alloue si efficacement les ressources et récompense les meilleurs serait ainsi une fois de plus pollué par les marchés politiques : GM est une entreprise obsolète mais le coût qu’il faut normalement payer pour cette inefficacité est reporté sur la collectivité. Ce que l’on perd sur les marchés économiques peut être gagné- comme d’habitude, pourrait-on ajouter- sur les marchés politiques. Nous avions abordé ces questions essentielles lors de notre séminaire de décembre.

Au total parce rien ne changerait dans ce scénario optimiste les vrais problèmes du monde continueraient de se poser : que faire du mercantilisme chinois ? Comment régler les déséquilibres financiers intergénérationnels ? Comment régler les problèmes d’environnement ? etc.

Le scénario de la catastrophe prometteuse

Beaucoup de nos collègues économistes pensent à l’inverse que si la grenouille, ou les grenouilles (les Etats sont Lire la suite



1929 jusqu’au bout?
20 décembre 2008, 6 h 57 min
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l’Enfer, détail du panneau de droite (Der Heuwagen, triptyque antérieur au Jardin des Délices de Jérôme Bosch)

19 décembre 2008 — L’industrie automobile US est au bord de l’effondrement, représentant ainsi une crise sectorielle typique et symbolique de la tragédie économique qui est en train de frapper les USA. Si une aide d’urgence ne lui est pas accordée par l’administration GW Bush, il est possible, sinon probable, que General Motors et Chrysler se déclarent en faillite au début janvier 2009. Même si cette aide est accordée, la situation restera tragique, et le sort funeste repoussé de quelques semaines sans aucune issue garantie. La situation tragique de l’industrie automobile US est décrite dans un texte de WSWS.org, ce 18 décembre.

«Mark Zandi, chief economist at Economy.com, a web site associated with Moody’s, said that a “freefall” bankruptcy at one or more of the Big Three “would throw the broader economy into chaos, costing the economy 2.5 million jobs at its peak impact in summer 2010 and pushing the unemployment rate to a depression-like near 11 percent.” Zandi’s estimate of job losses resulting from a collapse of the auto industry corresponds to an earlier estimate made by the Center for Automotive Research.

»On Friday, Standard and Poor’s predicted that if no bailout is arranged, GM and Chrysler would be forced into bankruptcy by the first week of January, when major payments to part suppliers come due. But even if an “orderly restructuring” for the Big Three based on federal funds takes shape, it will do nothing to resolve the crisis of the auto industry, which is accelerating in the US and internationally.

»Johnson Controls Inc., one of the auto industry’s biggest parts makers, released its 2009 outlook Tuesday, which predicted that only 9.3 million cars and light trucks will be sold in the United States next year, down from 16 million in 2007 and about half of the nearly 18 million cars sold in 1999. Johnson Controls is predicting auto production will fall 25 percent and 32 percent next year in North America and Europe, respectively.

»If US car sales drop to 9 million vehicles next year, it will be the first time—with the exception of the World War II years—that the number of cars sent to the scrap yard will top the number of new cars sold. Economists call this “auto deflation”…»

Cette situation sectorielle est en train de prendre effectivement des dimensions de tragédie nationale, donc de prendre une substance différente, – une sorte d’enjeu central de la crise économique qui se développe avec une rapidité effrayante. De ce fait, les tensions engendrées par cette crise deviennent nationales et politiques. Les perspectives envisagées dépassent désormais largement la seule question à court terme de la possibilité d’une aide Lire la suite



Des revenus aussi mal partagés qu’en 1929
18 novembre 2008, 22 h 10 min
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Jeunes gens qui avez étudié les mathématiques financières en rêvant d’une Ferrari à trente ans, vous êtes vous jamais demandé d’où provenait la matière première de votre art ?

Elle avait la même origine que la crise, et cela commence à se savoir. Il y avait beaucoup trop d’argent sur les marchés financiers – c’est ce qui provoquait le renchérissement artificiel des actions et des matières premières. Il n’y en avait pas assez dans les poches des salariés – c’est ce qui les poussait à vivre à crédit. Entre les deux, d’imaginatifs financiers perfectionnaient jour après jour la pompe aspirante qui assurait l’équilibre du système. Un équilibre très précaire, compte tenu des risques accumulés.

Des revenus mal répartis entre salaires et profits, entre les plus riches et les autres : cela provoqua la crise de 1929, comme l’avait si bien analysé Marriner Eccles, qui présida la banque centrale américaine de 1934 à 1948.

Le même diagnostic peut être posé sur la crise actuelle. L’OCDE vient d’apporter sa pierre à la démonstration, dans sa plus récente livraison (1). Celle-ci se fait l’écho des travaux de maints économistes, synthétisés par Andrew Leigh.

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On y lit que, dans la plupart des pays industriels, le revenu national est partagé de façon de plus en plus inégale depuis le début des années 1980. La rupture coïncide avec ce qu’on a appelé la « révolution conservatrice », moins d’impôts, moins d’Etat. Et depuis lors, dans la plupart de ces pays, le « Top 1% «  – les 1% les plus riches – accapare une part sans cesse croissante du revenu national, jusqu’à approcher la proportion atteinte en 1928.

C’est particulièrement net aux Etats-Unis, où le « Top 1% » a doublé sa part en une vingtaine d’années. Celle-ci atteignait 16,1% du revenu national en 2004 et tout part-du-revenu-du-millieme-les-plus-riches-etats-unis.1226285209.PNGindique qu’elle a encore grossi depuis. Notons d’ailleurs que tout en haut de l’échelle, au « top du top », le millième des Américains les plus riches se partageaient en 2004 près de 7% du revenu national. A peine moins qu’en 1928.

Le « Top 1% » était sur la même pente au Royaume Uni jusqu’en 2000, mais les statistiques s’arrêtent là. Le même phénomène apparaît en Australie, au Canada, en Irlande, en Nouvelle Zélande (Il est beaucoup moins net en France, en Allemagne et au Japon). On devrait cette évolution, dans une proportion d’un tiers à la moitié, à la baisse des taux d’impôts en haut de l’échelle des revenus, selon Atkinson et Leigh (page 19). Qui vante encore les bienfaits du « bouclier fiscal » ?

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Un autre facteur d’inégalités est presque partout à l’œuvre. C’est la diminution de la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises. Entre 1980 en 2006, elle est tombée de 67% à 57% en moyenne, dans les quinze pays les plus riches de l’OCDE. Une chute de dix points, mesurée en France (2), en Allemagne, en Italie, au Japon, en Finlande, en Grèce, aux Pays-Bas, en Espagne et en Suède, un peu moindre en Autriche et en Belgique. La chute est d’à peine cinq points aux Etats-Unis, où le regain de croissance de l’ère Clinton a ranimé les salaires. Elle est curieusement part-des-salaires-dans-la-valeur-ajoutee-france.1226286582.PNGinsoupçonnable au Royaume Uni, une énigme statistique.

Dix points de PIB, cela représente en France 160 milliards d’euros. N’aurait-il pas mieux valu les consacrer à la masse salariale, plutôt que de la voir partir en fumée dans le krach ? Il y avait de quoi envisager autrement la question des retraites et celle du déficit de l’assurance maladie.

Quant aux syndicalistes, ils peuvent commencer à roder un nouveau discours revendicatif : « Patron, si nous réclamons une forte augmentation des salaires, ce n’est pas tellement pour nous. C’est pour vous éviter de perdre la moitié de votre fortune dans un krach. »

(1) « Croissance et inégalités – Distribution des revenus et pauvreté dans les pays de l’OCDE ».

(2) A noter que l’évolution du partage de la valeur ajoutée en France, selon l’Insee, a une autre allure, comme l’ont fait remarquer des lecteurs. Il faut supposer que l’OCDE fournit des données harmonisées, pas l’Insee. Ceux que la confection des statistiques intéresse liront ceci avec profit.

Source : http://dechiffrages.blog.lemonde.fr/