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Pragmatistes et pragmatiques par Stéphane Madelrieux
19 avril 2009, 5 h 31 min
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La revue Tracés consacre son dernier numéro aux pragmatismes, au pluriel. De nombreux courants pragmatiques inspirent aujourd’hui les sciences humaines : pourquoi cet engouement ? Y a-t-il une unité entre ces différents usages du pragmatisme ? Et quel rapport entre le pragmatisme et la pragmatique ?

Un tournant « pragmatiste » ou « pragmatique » semble se dessiner en France depuis une vingtaine d’années. En philosophie, des traductions et des commentaires des principaux penseurs américains de ce courant se sont multipliés pour faire connaître tant le pragmatisme classique des Peirce, James, Dewey et Mead que le pragmatisme moderne de Rorty ou de Putnam. En sciences humaines et sociales, la montée en force des thématiques de l’action et de l’acteur, ainsi que la redécouverte de la tradition sociologique de Chicago, sont autant de signes de ce même mouvement. La revue Tracés a cherché à interroger la réalité et la portée de ce tournant : n’est-ce qu’un effet de mode ou bien a-t-on affaire à un nouveau paradigme en voie de constitution ? N’est-ce qu’une étiquette passe-partout qui cache mal des projets très différents ou bien peut-on relever une unité entre ces tendances qui se disent pragmatiques ? Plus encore, il s’agit pour cette revue de prendre part à ce tournant, d’en étendre le mouvement, d’en dérouler des conséquences inédites en le portant notamment dans des champs disciplinaires qui n’ont pas encore été touchés par la vague. Car cette revue semestrielle, fondée et animée par des étudiants des Écoles Normales Supérieures de Lyon-LSH et de Cachan, développe depuis son lancement en 2002 une ligne pragmatique, que son projet éditorial résume en enjoignant d’étudier tout objet en « contexte » ou d’après ses « usages » (Tracés, hiver 2006, n° 10, p. 3). On peut ainsi relever au hasard des numéros précédents des textes déjà liés au pragmatisme, comme la traduction de « La réalité comme expérience » de John Dewey (n° 9, septembre 2005), un entretien avec Bruno Latour où celui-ci s’affirme jamesien et deweyen (n° 10, hiver 2006), une note de lecture sur la sociologie de Laurent Thévenot (n° 11, octobre 2006) ou encore une conférence de Luc Boltanski (hors-série 2008), sans parler du numéro 12 (« Faut-il avoir peur du relativisme ? »), qui situe le débat par rapport aux thèses de Richard Rorty (Les textes les plus anciens sont consultables en ligne sur le site de la revue). La deuxième particularité de cette revue, liée sans aucun doute à la formation de ses animateurs, est sa pluridisciplinarité revendiquée (où la sociologie, l’histoire, la philosophie et la théorie littéraire semblent dominer). On comprend dès lors que le pragmatisme devait lui fournir un objet privilégié, puisqu’il lui permet de faire retour sur les concepts fondateurs de son projet, en en testant la pertinence par leur mise en œuvre dans un vaste éventail de disciplines.

Un tournant pragmatique ?

Quitte à démembrer l’architecture du numéro (éditorial/articles/traductions/entretiens) et à mettre un peu d’ordre dans un ensemble relativement disparate (caractère d’ailleurs revendiqué par les éditorialistes), on peut ainsi distinguer un premier groupe de textes qui introduisent au courant philosophique du pragmatisme dans sa variété. Un article de Joëlle Zask [1] sur la notion de public chez Dewey met en perspective l’idée contemporaine de démocratie participative. Une traduction inédite d’un texte du même Dewey sur la « théorie de la valuation » présente sa conception empiriste et naturaliste de la genèse des valeurs. Une autre traduction inédite de Morton White, philosophe américain et collègue de Quine qui a cherché une certaine conciliation entre pragmatique et philosophie analytique, reprend l’ensemble du projet épistémologique des pragmatistes pour proposer de soumettre les énoncés éthiques eux-mêmes à l’examen expérimental. Enfin un entretien avec Richard Shusterman, auteur de L’Art à l’état vif (1992) et de Conscience du corps. Pour une soma esthétique (2007) montre l’importance qu’ont eue Rorty et Dewey dans son projet de proposer une esthétique et une éthique centrées sur les expériences corporelles, en rupture avec sa formation de philosophe analytique. Même si Dewey est la référence pragmatiste la plus largement mobilisée dans ce numéro, au détriment peut-être de Peirce, James ou Mead, ce premier ensemble de textes nous laisse déjà voir que la pensée pragmatiste, loin de se réduire à une théorie controversée de la vérité, s’est déployée et se déploie toujours dans tous les champs traditionnels de la philosophie pour les renouveler : épistémologie, politique, morale et esthétique sont ici représentées.

Un second groupe de textes nous présente des études sur des individus ou des courants qui ont réussi à imposer fermement une approche pragmatique dans certaines sciences humaines. Un article sur la linguistique retrouve dans la pragmatique le refus du formalisme et le souci de contextualisation qui étaient déjà au cœur de la philosophie pragmatiste. Un exemple d’analyse contextuelle d’une intervention publique nous est d’ailleurs proposé dans un article d’ « ethnopragmatique » portant sur une expérience de démocratie participative à Bruxelles. Si la sociologie pragmatique de Boltanski et Thévenot, déjà présentée dans les numéros antérieurs, ne fait pas l’objet d’un nouvel examen, on voit dans l’article de Roman Pudal que la référence de Bruno Latour comme des animateurs de la revue Lire la suite



Konrad Lorenz
2 décembre 2008, 13 h 35 min
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Konrad Lorenz

Éthologiste autrichien.

Konrad Lorenz aura été l’un des savants les plus aimés de son siècle. Parce qu’il savait parler aux gens comme il savait parler avec les mammifères, les oiseaux et les poissons, (c’est le titre de l’un de ses livres les plus célèbres). Parce qu’à la fin de sa vie, il a complété les observations et les analyses du savant par les réflexions d’un sage, mais peut-être, avant tout, parce qu’on le représentait toujours en pleine nature, penché sur une nichée d’oies sauvages ou jouant avec des choucas. Le public ne pouvait qu’être rassuré par cette image d’un grand biologiste si manifestement intéressé par les manifestations concrètes de la vie.

Dans la vie d’un tel chercheur, la science est une présence amicale et, inversement, les petits gestes de l’existence quotidienne ont une coloration qui les rattache au monde de la science. Lorenz arrivait souvent avec quelques minutes de retard à ses cours de l’Institut Max Planck. Ce trajet, qu’il faisait à pied bien sûr, était un sentier de la vie. Tel matin il prolongeait sa conversation avec la boulangère, tel autre matin son attention était retenue par un écureuil. Route sinueuse! Les êtres vivants ignorent la ligne droite. Il n’y a qu’à voir la forme des raccourcis que les gens adoptent spontanément dans les parcs.

Ayant étudié la carte de la ville de Munich, les étudiants de Lorenz proposèrent au maître un trajet plus rationnel, comportant moins de points de vie. Lorenz respecta l’horaire, mais ce fut pour son malheur et celui des étudiants: il devint de plus en plus maussade jusqu’à ce qu’il revienne à son premier trajet. Il venait de vivre ce qu’il avait si souvent observé chez ses oies.
Lorenz s’est beaucoup intéressé aux comportements sociaux des animaux, aux rites plus particulièrement. Il a ainsi appris que l’oie sauvage, son animal préféré, peut tomber en dépression si on modifie une seule de ses habitudes, fût-elle insignifiante et inutile en apparence. Quand les rites ont une signification manifeste pour l’individu et une grande importance pour l’espèce, en être privé est pour l’oie une mort avant la mort.

Ainsi en est-il des rites d’accouplement chez les oiseaux et en particulier chez les oies, dont la fidélité en amour est exemplaire. Une oie cendrée privée de cérémonial tombe en dépression.

Respecter des rites, n’est-ce pas essentiel aussi chez les humains? N’est-ce pas le signe distinctif des civilisations et des institutions vivantes? Que devient la conversation sans les Lire la suite