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Saint Finnian et le Necronomicon du Copyright
14 août 2009, 21 h 53 min
Filed under: Culture, Libertés | Mots-clefs: , , , ,

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Il y a quelques temps, je me suis demandé si le droit d’auteur ne rendait pas fou, face à la multiplication d’affaires traduisant un dérapage de la propriété intellectuelle. Le copyright dégénère de plus en plus souvent en copyfraud (revendication abusive de droit), avec les conséquences néfastes que l’on sait pour l’accès au domaine public, à la connaissance et à l’information. Pour essayer de mieux comprendre ce phénomène, je me suis replongé dans l’histoire du droit d’auteur, exercice toujours instructif pour prendre un peu de recul et redonner du sens lors des périodes tourmentées (je vous recommande à cet effet l’ouvrage de Françoise Chaudenson A qui appartient l’oeuvre d’art ?).

Et de fil en aiguille, j’en suis venu à me demander jusqu’où on pouvait rembobiner ainsi l’écheveau du copyright. On fixe traditionnellement le début de l’histoire du droit d’auteur en 1710, avec l’édiction du Statute of Anne en Angleterre, premier texte à reconnaître des droits au profit des auteurs. Mais je voulais aller plus loin et rechercher si possible le tout premier litige en matière de propriété intellectuelle. Qui le premier s’écria “Tu ne copieras point car ceci est à moi !” en cherchant à appuyer ses prétentions sur le droit ? Quel était donc cet Adam qui a voulu garder pour lui seul les fruits de la Création ?

Finalement, c’est en Irlande au 6ème siècle que l’on trouve la trace de cette querelle originelle survenue à propos d’un livre et de sa copie, mettant en scène Saint Colomban, futur fondateur de l’abbaye de Luxeuil, et un certain Saint Finnian de Moville dont l’histoire n’a guère retenu la mémoire mais qui mériterait sans conteste le titre de Saint Patron des Copyfraudeurs ! (Note :  la véracité de cette histoire est mise en doute par les spécialistes, mais comme dit Victor Hugo, il faut savoir parfois “écouter l’histoire aux portes de la légende” !)

A ma gauche, Saint Colomban : premier pirate de l’Histoire ?
finnian
A ma droite, Saint Finnian : premier copyfraudeur de l’Histoire !

Entre les deux, un livre "maudit" qui n'a presque rien à envier au Necronomicon de Lovecraft !Entre les deux, un livre « maudit » qui n’a presque rien à envier au Necronomicon de Lovecraft !

L’histoire se situe dans le contexte de l’évangélisation de l’Occident par les moines, tâche dans laquelle l’écrit et le livre jouèrent un rôle fondamental pour la diffusion du Christianisme. Saint Finnian est connu pour avoir rapporté en Irlande depuis Rome la première copie manuscrite de la Vulgate de Saint Jérôme en latin. Saint Colomban, son disciple le plus talentueux, fut de son côté un grand passionné de livres. Poète autant que moine, il contribua à la diffusion de la connaissance de son temps par les copies d’ouvrages qu’il réalisa inlassablement (il aurait recopié dans sa vie plus de 300 fois les évangiles !). Il encouragea aussi sans relâche ses confrères moines à étudier, copier, disperser et faire connaître les livres. Cette attitude n’est pas anodine à une époque où les livres, objets de savoir mais aussi de pouvoir, étaient conservés jalousement dans les bibliothèques des monastères. On raconte que Saint Colomban toujours en quête d’ouvrages à emprunter et à copier, essuya de nombreux refus lorsqu’il demanda à consulter des livres, comme ce fut le cas avec un certain moine nommé Longarad aux jambes velues (sic!) (anecdote à lire dans “Les moines d’occident depuis Saint Benoît jusquà Saint Bernard” par Montalembert)

Or un jour, alors que Colomban rendait visite à son ancien maître Saint Finnian, il s’introduisit subrepticement dans une chapelle à la faveur de la nuit pour copier un précieux psautier (recueil de prières) que Finnian refusait de montrer. La légende dit qu’il ne fallut qu’une seule nuit à Colomban pour recopier l’ouvrage, éclairé par une mystérieuse lumière jaillissant de sa main gauche tandis que de sa main droite, il ornait la copie de superbes enrichissements calligraphiques. Craignant que ce geste ne fasse perdre sa valeur à son livre, Saint Finnian se mit hors de lui et réclama à Colomban le nouveau manuscrit, en arguant du fait qu’une copie réalisée sans autorisation du propriétaire de l’original équivalait à un vol. Saint Colomban refusant d’obtempérer, l’affaire tourna vite à l’aigre et il fut décidé d’en appeler à la justice du monarque suprême de l’Irlande, le Roi de Tara.

Chaîne Hereford Cathedral Chained LibraryOn imagine bien Finnian en adepte des DRM rustiques de l’époque !

Ce roi, Diarmait mac Cerbail, trancha l’affaire par le biais d’un très intéressant raisonnement par analogie. Un proverbe coutumier irlandais énonçait “A chaque vache son veau” (ce qui signifiait en fait que le propriétaire d’un animal était naturellement le propriétaire des rejetons que ce dernier engendrait). Or à l’époque, on considérait que la copie d’un livre était son fils (Son-Book), argument que Saint Finnian invoquait. Le roi de Tara proclama donc la sentence suivante : “To every cow, its calf, to every book, its copy” : à chaque vache son veau et à chaque livre sa copie, ce qui revenait à créer un droit exclusif au bénéfice du propriétaire d’un original sur la production et la diffusion de reproductions. Mais Saint Colomban refusa de se plier à ce jugement qu’il estimait inique, sur la base d’arguments qui valent le détour (je tire le passage suivant de cet excellent article historique en anglais) :

“Les livres sont différents des autres biens et la loi devrait reconnaître ce fait. Les lettrés comme nous, à qui une nouvelle somme de connaissances a été transmise grâce aux livres ont l’obligation de transmettre ces connaissances à leur tour, en recopiant et en distribuant ces livres aussi loin que possible. Je n’ai pas consumé le livre de Finnian en le recopiant. Il possède toujours l’original et cet original n’est pas à moi. Il n’a pas plus perdu de sa valeur parce que j’en ai fait une transcription. Le savoir qui est contenu dans les livres devrait être disponible pour tous ceux qui veulent les lire et qui sont capables de le faire ; et il est injuste de dissimuler cette connaissance ou d’essayer de cacher les choses divines que les livres contiennent. Il est injuste de m’empêcher, moi ou quiconque, de les copier ou de les lire ou d’en faire des copies abondantes pour les disperser dans tout le pays. Pour finir, je soutiens qu’il devrait m’être accordé de pouvoir copier ce livre, car bien que j’ai beaucoup appris du travail difficile qu’impliquait sa transcription, je n’ai tiré aucun profit vénal de cet acte ; je n’ai agi que pour le bien de la société dans son ensemble et ni Finnian, ni son livre n’eurent à en souffrir”.

(NDT : Bon sang que c’est beau et moderne ! Le fair use avant l’heure ! L’exception culturelle déjà et toute la doctrine des biens non rivaux en gestation !)

le Roi de Tara tenta alors de reprendre le livre par la force et l’affaire prit une vilaine tournure politique. En réaction, Saint Colomban appela aux armes d’autres clans irlandais qui se rallièrent à lui et livrèrent combat contre l’armée du roi de Tara lors de la bataille de Cul Dreimhne en 561, aussi connue sous le nom de “Battle of the Book“, au cours de laquelle les forces du Roi de Tara furent complètement défaites. Saint Colomban ne profita pas longtemps de son exemplaire retrouvé, puisqu’il fut envoyé en exil sur le continent pour évangéliser et expier la faute d’avoir appelé à verser le sang pour un livre …

Il me semble que par une curieuse méandre dont l’Histoire a le secret, cet épisode  nous ramène tout près de ce que nous vivons actuellement à l’heure du numérique. Car nous en sommes toujours à discuter de la légitimité de la copie comme moyen de diffusion des œuvres et des connaissances. Et plus que jamais, le droit d’auteur est instrumentalisé par certaines puissances pour maintenir artificiellement un état de rareté des biens culturels et limiter le nombre de copies qui peuvent être mises en circulation. Ces puissances (ecclésiastiques naguère, économiques aujourd’hui) usent de leur influence pour rechercher l’appui du souverain et faire en sorte que leurs intérêts obtiennent force de loi. Et au final, il en résulte un état de guerre et de violence entre ceux qui veulent multiplier et diffuser les œuvres et ceux qui souhaitent maintenir un contrôle sur la circulation du savoir. Rien de nouveau sous le soleil !

To every cow, its calf and to every book, its copy. Ce jugement plongea lIrlande dans la guerre civile et porta une première tache sur lhistoire du Copyright;
“To every cow, its calf and to every book, its copy”. Ce jugement plongea l’Irlande dans la guerre civile et porta une première tache sur l’histoire du Copyright.

Même légendaire, l’histoire de l’affrontement entre Saint Colomban et Saint Finnian est très éclairante. Finalement, Saint Colomban représente une menace pour les puissances de l’époque incarnées par son maître, car il possède un pouvoir de copie quasi instantanée qui ruine leur prétention à enfermer la connaissance dans des supports matériels (les livres). En fait, au delà de l’épisode miraculeux de la copie nocturne du manuscrit, il est attesté que Saint Colomban faisait travailler des ateliers de moines pour copier à une échelle supérieure les textes et être en mesure de les diffuser largement.  C’est certainement cette nouvelle démarche qui a suscité des tensions avec les responsables locaux de l’Eglise. Ce pouvoir magique de Saint Colomban, nous le possédons tous à présent, grâce aux facultés quasi-infinies de reproduction et de diffusion des oeuvres que nous offre le numérique. Et l’analogie ne s’arrête pas là, car Saint Colomban ne se contente pas de recopier servilement : sa copie enrichit l’œuvre initiale par les innovations calligraphiques qu’elle introduit. Elle prouve que loin d’appauvrir la culture, l’acte de copie peut l’enrichit et l’augmenter (auteur, auctor provient du terme augere = augmenter). Et ce qui était déjà vrai à l’âge de la copie manuscrite l’est encore plus à l’ère numérique : pour des milliers d’utilisateurs, la copie est l’occasion de créer à nouveau par le biais du Remix. Face à ces nouvelles formes de créativité, les puissances conservatrices de l’ordre ancien en sont réduites à des manœuvres juridiques pour revendiquer abusivement des droits sur ce qui devrait rester libre.  Car Saint Finnian n’est même pas l’auteur de son propre Psautier : les prières qu’il contient appartiennent à tous et sont destinées par essence à circuler le plus largement possible. Elles sont l’incarnation même de ce que nous appelons aujourd’hui le domaine public ! Saint Finnian n’est propriétaire que de l’enveloppe matérielle et non de son contenu ! Ce qui fait de lui le tout premier copyfraudeur de l’Histoire (et j’y vois une analogie plus que certaine avec toutes les institutions culturelles ou toutes les sociétés (voir dernièrement l’Associated Press) qui multiplient les atteintes au domaine public pour des motifs économiques !).

A vrai dire, théoriquement notre droit est censé avoir accompli un progrès décisif qui devrait nous garantir des excès du copyright. Il existe en effet un principe d’indépendance des propriétés matérielles et intellectuelles en vertu duquel posséder un support ne confère aucun droit sur l’oeuvre que ce support véhicule. C’est le BA-ba de la propriété intellectuelle. Mais avec le numérique, on assiste à une formidable régression et à un retour à l’époque de Saint Finnian et Saint Colomban : les utilisateurs qui possèdent un support (CD, DVD …) agissent comme s’ils avaient un droit sur les oeuvres en les copiant et en les échangeant librement. En réaction, les titulaires de droits manoeuvrent pour enfermer à nouveau les usages dans des supports donnés malgré le passage au numérique, à grand renforts de DRM et de verrous sabordant l’interopérabilté. Le problème est le même avec les oeuvres du domaine public, qui retombent sous de nouvelles restrictions lorsqu’elles sont numérisées par des  institutions publiques. Il est fascinant de constater qu’à l’heure où la technique explose et devrait libérer les oeuvres de leur enveloppe matérielle, le droit régresse et brouille le sens de cette révolution … Quant à la “Bataille du Livre”, elle redevient une réalité très préoccupante avec l’enjeu nouveau du e-book et la lutte que se livrent des géants comme Google, Amazon, Sony, Barnes & Nobles pour contrôler contenus et usages …

De cette histoire, je veux aussi retenir que dans cette Bataile –  cette guerre des Copyrights contre la Culture et la Connaissance – au final le Roi a été défait et avec lui les Puissances qui le manipulaient. Une morale que feraient bien d’entendre tous les gouvernements qui multiplient en ce moment les lois cruelles et absurdes pour maintenir en l’état une propriété intellectuelle  qui doit être réinventée. L’Histoire, dit-on, a l’habitude de se répéter …

Le livre de Saint Finnian serait-il le Necronomicon du Copyright ? La boîte de Pandore d'où sont sortis les maux avec lesquels nous nous débattons aujourdh'ui ?Le livre de Saint Finnian serait-il le Necronomicon du Copyright ? La boîte de Pandore d’où sont sortis les maux avec lesquels nous nous débattons aujourd’hui ?

Tout cela nous entraîne assez loin  de la copie du Psautier de Saint Finnian, et vous devez peut-être vous demander où se trouve aujourd’hui cet artefact, ce livre maudit, véritable Necronomicon du Copyright (ou plutôt Ne©ronomi©on !),  pour la propriété duquel les hommes se sont déchirés. Montalembert nous apprend quelle fut sa destinée funeste suite à la bataille gagnée par Saint Colomban :

Quant au manuscrit qui avait été l’objet de cet étrange conflit de propriété littéraire dégénéré en guerre civile, il fut depuis lors vénéré comme une sorte de palladium national, militaire et religieux. Sous le nom de Cathac ou Batailleur, le psautier latin, transcrit par Columba, enchâssé dans une sorte d’autel portatif, devint la relique nationale du clan des O’Donnell. Pendant plus de mille ans, il fut porté par eux à la guerre, comme un gage de victoire, à la condition d’être posé sur la poitrine d’un clerc aussi pur que possible de tout péché mortel. Il a échappé comme par miracle aux dévastations dont l’Irlande a été victime, et il subsiste encore pour la plus grande joie des patriotes érudits de l’Irlande.

En fait, le Batailleur ou An Cathach,considéré aujourd’hui comme l’un des éléments les plus importants du patrimoine irlandais, est conservé paisiblement au National Museum of Ireland, à Dublin. Excellent épilogue, me direz-vous, pour ce gri-gri guerrier enfin rendu à sa juste destination culturelle. Que nenni ! Poursuivi sans relâche par la malédiction dont il est l’objet, c’est désormais la version numérique de ce livre qui porte la marque funeste de l’appropriation, sous la forme d’un copyright apposé par la Royal Irish Academy (sur un livre vieux de plus de mille ans ! quelle ironie !). La guerre au Savoir n’est pas finie …

cathach

Ô Saint Colomban, délivrez-nous des excès du Copyright !

Source : http://scinfolex.wordpress.com/

Auteur : calimaq

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