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Jean Claude Werrebrouck : La crise globale des années 2010 (I/III)
9 janvier 2009, 21 h 05 min
Filed under: économie | Étiquettes: , , , , ,

Jean Claude Werrebrouck, professeur d’économie à l’université de Lille 2, nous fait l’amitié de proposer en avant première aux lecteurs de Contre Info son analyse de la crise économique et financière et de ses conséquences, reprenant ici de façon accessible à un public non initié les thèmes qu’il a développé lors d’un récent séminaire. Dans cette première livraison, après avoir rappelé le caractère fort singulier d’un secteur d’activité où, contrairement à tous les autres, la hausse des prix déclenche la ruée des acheteurs et non une réduction de la demande, il insiste sur le potentiel intrinsèquement déstabilisateur de ces mécanismes de la finance qui justifieraient amplement qu’elle soit domestiquée, « mise en boîte, » pour l’empêcher de nuire. Pourtant, l’histoire récente a vu se développer le processus inverse. La boite a été largement ouverte, et le secteur financier, de dérégulation en déréglementation, a pu acquérir, relativement à l’économie réelle, une prépondérance inconnue jusqu’alors. Alors que les profits de la finance ne représentaient que 14% du total réalisé par les entreprises américaines en 1960, ce chiffre atteignait 37% en 2007.

Par Jean Claude Werrebrouck, 21 décembre 2008

Nous ne reviendrons pas sur les faits qui s’accumulent depuis l’été 2007 et qui bien sûr vont continuer à produire le bruit et les fureurs de la crise. Nous en avons déjà parlé et ce qui doit nous intéresser est davantage l’intelligence d’un processus qu’une description. Mais il est vrai que tout commence avec une réalité concrète : la crise financière. Comment comprendre la logique de la crise financière ?

1)« Paisible économie » et « chaotique finance »

On sait que « l’ordre spontané » hayekien est au fond un réseau de routes parsemé de feux de signalisation fonctionnant au service des acteurs consommateurs et producteurs. Feu rouge pour le consommateur lorsque les prix montent et vert lorsqu’ils baissent. Feu vert pour le producteur lorsque ces mêmes prix s’élèvent et rouge lorsqu’ils baissent. Quantités offertes et quantités demandées sont ainsi fonction du niveau des prix. Lorsque la demande est faible les prix peuvent être bas et induire une hausse des achats. En retour la demande plus élevée, toutes choses égales par ailleurs, provoquera une hausse des prix. Toutefois le mouvement de hausse est très contenu, car logiquement la demande est d’autant plus faible que le prix est élevé. Ainsi une élévation de prix vient limiter la demande, alors même que l’offre est stimulée par ladite élévation de prix. Il faut alors en conclure que si les forces du marché peuvent impulser des hausses de prix, des forces de même nature viennent en limiter l’importance : la hausse de prix limite l’appétit du consommateur et stimule le producteur…ce qui bloque la hausse…

Au surplus sur les marchés économiques traditionnels de biens et de services tout aussi traditionnels, les biens sont en quelque sorte destinés à la consommation et disparaissent dans l’acte correspondant. Même lorsqu’il s’agit de biens capitaux (une machine par exemple) il y a de fait disparition dans une consommation productive (la machine connait une usure). Cette disparition ou quasi disparition fait qu’il n’y a pas à spéculer sur la valeur future de ce qui doit être consommé. En dehors de quelques cas particuliers (vin par exemple) il n’y a pas de valeur future pour un objet sans avenir.

Les forces du marché sont aussi des forces stabilisatrices et les prix concrets ne connaissent pas le plus souvent de mouvements de grande ampleur. Bien sûr lorsqu’une économie est victime d’une inflation galopante, les prix montent à rythme vif mais les prix relatifs ne bougent pas : seule leur expression monétaire connait une modification.

Ainsi donc « l’ordre spontané » c’est-à-dire ordre social abandonné aux seules forces du marché, ne connaît pas de dérapages spectaculaires s’il cantonne ses échanges aux biens et services traditionnels. Le fait de limiter les échanges à des capacités ou quasi- capacités à consommer fait que les routes de l’ordre spontané sont pratiqués par des automobilistes prudents qui ne connaissent que fort exceptionnellement les dérapages. Bien sûr il existe des exceptions et ce n’est pas parce que les biens sont consommés ou quasi consommés qu’il n’existe pas d’incertitudes temporelles à propos desquelles il convient de se prémunir. Ainsi il est compréhensible que l’on puisse imaginer un marché à terme sur certains biens sensibles qui devront être en disponibilité demain. Concrètement on comprendra qu’Air France cherche à se prémunir des modifications du prix du pétrole en devenant acteur sur le marché à terme du kérosène.

Le marché économique traditionnel, même s’il est fait de compétitions sévères, est donc d’une certaine façon paisible : la notion de « bulle » est généralement absente de son vocabulaire.

Tel n’est évidemment pas le cas des marchés financiers.

Dans la finance la marchandise prend le nom d’actif, et un actif n’est pas réellement consommé : il est aussi pure valeur qui cherche à se mettre en valeur. Cela signifie qu’à l’inverse de ce qui se passe dans la « paisible économie » la demande ne faiblit pas avec la hausse des prix. Elle peut même augmenter. Ce phénomène, inversion de ce qui est classique sur les marchandises traditionnelles, résulte du fait que le bien financier est évalué par le marché en fonction de l’idée que l’on se fait de sa valeur future. Parce que non consommé, ce qui est acheté est le prix futur du bien en question.

Quand, dans la finance un prix monte, le phénomène est interprété comme une espérance de gain futur et donc plus le prix monte et plus le bien est désiré. Nous sommes ici au cœur de la bulle : la hausse de prix attire alors qu’elle devrait repousser. La hausse aujourd’hui implique presque mécaniquement une hausse nouvelle demain. Symétriquement il en est de même pour le phénomène de baisse : la baisse aujourd’hui suppose une raréfaction de la demande et simultanément une élévation de l’offre, d’où, tout aussi mécaniquement une baisse de valeur demain.

Ainsi, dans la finance, les forces stabilisatrices du marché classique sont remplacées par des forces déstabilisatrices. « L’ordre spontané » devient ainsi ordre social où les automobilistes accélèrent lorsque les feux sont pourtant rouges. La circulation paisible laisse la place à une circulation dangereuse et chaotique. A noter que pariant sur le futur, et un futur qu’évidemment personne ne connait, le phénomène connait l’emballement des foules mimétiques et des prophéties auto-réalisatrices. Sans doute le mimétisme existe-il aussi sur les marchandises de l’économie traditionnelle (phénomène de mode par exemple) mais les forces stabilisatrices du marché jouent un rôle majeur. Ces forces stabilisatrices sont d’autant plus efficaces que le produit échangé sur les marchés traditionnels est vite identifié quant à ses qualités, ce qui n’est pas le cas des produits financiers dont la valeur peut être frauduleusement cachée pendant une longue période de temps, par exemple en jouant sur le système des pyramides (système dit « Ponzi » tristement réapparu avec l’affaire Bernard Madoff)

Notons enfin que les forces déstabilisatrices peuvent théoriquement se transformer en bombe atomique et faire sauter la totalité de l’ordre : il s’agit du risque systémique. Dans l’économie traditionnelle, la compétition entre acteurs peut parfois entrainer des désastres. Par exemple l’échec du lancement d’un modèle de voiture peut à l’extrême entrainer le dépôt de bilan de l’ensemblier et la ruine de ses sous-traitants. Il y a bien contagion de l’échec, mais celle-ci reste limitée et ce n’est pas l’ordre lui-même qui est potentiellement détruit. Dans la finance il en va autrement et les liens interbancaires sont par nature d’une toute autre force que ceux qui unissent ensemblier et fournisseurs. Ces liens sont créés par les clients des banques eux-mêmes, lesquels se livrent à des milliards d’opérations qui correspondent à autant de liens imposés aux banques. Ainsi des clients de la Société générale vont effectuer des règlements qui vont impacter la BNP, le Crédit du Nord etc. Les clients de ces autres banques effectuant eux aussi des opérations impactant toutes les autres banques. Il en résulte une nature complètement holistique du système financier qui fait qu’un dépôt de bilan ici, peut entrainer une catastrophe planétaire en un délai extrêmement court. Les faits constatés depuis l’été 2007 confirment cette nature holistique du système financier et la grande peur des banquiers qui savent que leur propre survie dépend de la survie de tous les autres… dont pourtant on entretient des doutes sur leur solvabilité. ..On ne peut s’en sortir que tous ensemble mais on a peur de la maladie de l’autre dont on sait qu’elle est ultra contagieuse. D’où un marché interbancaire bloqué avec un taux d’intérêt qui enregistre un niveau de fièvre.

La conclusion des développements précédents parait évidente : si l’on veut que « l’ordre spontané » soit un espace de prix confortable assurant la « paisible économie » il faut interdire la finance déstabilisatrice. D’où l’expression parfois utilisée : « enfermer la finance dans une boîte » . L’idée, bien que séduisante n’est pas facile à mettre en œuvre. Outre les questions philosophiques que cela peut poser aux adeptes de l’ultralibéralisme, il existe des situations complexes où économie et finance sont indissolublement liées.

Tout d’abord il est assez difficile d’assurer le financement des entreprises sans passer par la finance. Sans doute peut-on interdire largement les marchés financiers et retrouver l’entreprise des 30 glorieuses, largement indépendante de la bourse. Il s’agirait même d’un progrès puisque la production de valeur ne serait plus celle de la valeur boursière mais simplement celle de la valeur ajoutée. Ainsi, à titre d’exemple, pourrait être mis fin aux rachats d’actions par l’entreprise elle-même, rachats improductifs et qui font aujourd’hui scandale. Toutefois il semble difficile de n’assurer la croissance des entreprises que par le recours au patrimoine familial ou l’endettement bancaire.

Mais surtout, il existe des biens qui ont une double nature : celle de biens à consommer et celle d’actifs cherchant à se mettre en valeur. Telle est évidemment le cas de l’immobilier dont on sait la responsabilité dans la crise à venir. Se loger c’est « consommer des murs » mais c’est potentiellement se constituer un capital que l’on pourra mettre en valeur par divers moyens y compris celui de constituer le socle de nouveaux crédits dits « rechargeables ».

Enfin la monnaie elle-même, qui appartient à l’économie, et qui appartient complètement à la finance surtout lorsqu’elle est complètement convertible en une infinité de devises sur lesquelles on spéculera. Il est ici bien sûr difficile de séparer « économie paisible » et « finance chaotique ». la question précédemment évoquée du risque systémique montre d’ailleurs le lien direct entre le marché interbancaire et le financement correct de la « paisible économie ».

Si la séparation est difficile, force est pourtant de reconnaitre que la fin du 20ième siècle correspond à une ouverture, volontaire ou non, de la boîte dans laquelle était jusqu’ici plus ou moins enfermée la finance.

2)La finance est « sortie de sa boîte »

Les hommes ont toujours cherché à enfermer la finance dans sa boîte. On sait qu’Aristote était un grand critique de la finance. Mais il est vrai que l’économie elle-même se devait de rester dans sa boîte et ce en tant que destructrice potentielle de l’ordre social.

La finance sort tout d’abord de sa boîte nationale lorsqu’on met fin à toutes formes de contrôles des changes. Tant que les devises ne connaissent qu’une convertibilité limitée au profit des opérations de l’économie traditionnelle, et surtout tant que les taux de change sont fixes, le risque de spéculation et d’emballement mimétique est possible, mais il est contenu. Tel n’est plus le cas avec les taux de change flottants et avec la convertibilité illimitée au profit de n’importe quel type d’opération en particulier spéculative. Cette sortie de la boîte nationale encouragée par le FMI lui-même est intervenue dans les années 80 pour un très grand nombre de pays et fût motrice de la mondialisation. En ce sens la mondialisation dispose d’une base réglementaire évidemment émise par des instances politiques. En clair si on a coutume de dire que la finance tue le politique (Le général de Gaulle ne pourrait plus dire aujourd’hui que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ») le politique se serait préalablement suicidé, d’où une double mort. Le séminaire nous a appris que cette interprétation de la mort du politique était contestée par les ultralibéraux, ce qui ne veut pas dire qu’elle est à rejeter.

Maintenant, la finance sort de sa boîte si internationalement libérée : il est autorisé à n’importe quel type d’agent de spéculer sur les matières premières produites et utilisées économiquement par les acteurs d’un secteur d’activité. Aujourd’hui la plupart des grandes productions agricoles sont mondialement financiarisées par des acteurs qui n’ont rien à voir avec l’agriculture. Les grandes matières premières donnent lieu à émission de titres financiers pour des volumes parfois 100 fois supérieur aux volumes physiques. Tel est approximativement le cas du pétrole dont le montant papier est chaque jour de 1 milliard de barils alors que le montant physique n’atteint pas les 85 millions de barils. Les opérations d’échanges financiers sont totalement déconnectées de la base économique

La finance sort également de sa boîte si au-delà des places off shore (400 banques 1500 Hedge Funds et 2 millions de sociétés-écrans), les ratios prudentiels imposés par la réglementation bancaire sont contournés par la systématisation des engagements et activités hors bilan. C’est évidemment le cas de la titrisation dont on a vu qu’elle permettait de revendre des crédits immobiliers et ainsi de se débarrasser des contraintes de levier, le risque de défaut étant transféré sur des agents qui in fine ne savent plus ce qu’ils ont acheté. De ce point de vue rien n’empêchait l’interdiction de la titrisation qui pouvait devenir un délit comme l’est le fait de rouler à 200KM/h sur les autoroutes françaises. On pourrait citer le cas des CDS (« crédits défaults swaps ») qui ne sont que des paris sur la valeur future d’actifs, le vendeur pariant sur sa hausse et l’acheteur sur sa dévalorisation. Ces produits réputés dangereux sont une invention récente de la finance et représenteraient aujourd’hui quelque 60000milliards de dollars, soit un peu plus de 4 fois le PIB américain. (Les lecteurs intéressés pourront consulter sur WIKIPEDIA un article très intéressant sur le sujet.)

La finance sort également de sa boîte lorsque les agences de notation sont rémunérées par ceux là même qui exigent le triple A. Là aussi rien n’empêchait le décideur politique d’intervenir et mettre en place un système rigoureux de notation. Le fait est suffisamment connu pour ne pas insister.

La finance sort de sa boîte si une politique monétaire laxiste vient la nourrir et permettre un accroissement illimité de la pyramide des crédits. La politique monétaire laxiste est celle de la banque fédérale de réserve américaine (FED) qui avec son gouverneur Alan Greenspan a, depuis 2002, adopté une politique de taux très bas. Logiquement comme expliqué dans tous les manuels d’économie, les banques classiques peuvent se refinancer auprès de la Banque dite centrale (celle qui a autorité sur les banques classiques dites aussi de second rang) Ce refinancement s’il est peu couteux sera fortement demandé par les banques qui pourront ainsi délivrer davantage de crédits à coût intéressant auprès des acteurs économiques et en particulier les ménages. A coût intéressant car le taux de l’intérêt décidé souverainement par la banque centrale est un taux directeur : normalement les taux pratiqués par les banques sont légèrement supérieurs au taux de la FED et assurent le bénéfice desdites banques.

Enfin la finance sort de sa boîte si, associé à la politique monétaire laxiste un gouvernement fédéral intervient lourdement auprès des acteurs pour développer le crédit hypothécaire au profit de ménages américains qui, insuffisamment solvables, voient ce handicap s’effacer par la hausse continuelle des prix de l’immobilier… qui en retour autorise de nouveaux crédits… La croissance du stock de crédits devenant ainsi un substitut à la hausse des revenus interdits par une politique de déflation salariale. Ce mécanisme a lui-même pris un nom : le « home équity extraction » lequel permettait une croissance économique particulièrement élevée….

Au final il est possible de donner une dimension macroéconomique à la sortie de la boîte : les profits issus du secteur de la finance représentaient 14% du total des profits des entreprises américaines en 1960, mais ils se montaient à 39% de ce même total en 2007. Autre chiffre : la dette des ménages américains passe de 46% du PIB en 1979 à 98% en 2007… ce qui fait que le tiers de ces mêmes ménages supportent une dette continue de 10000 dollars sur leurs cartes de crédits avec des taux allant de 11 à 15% …et jusqu’à 30% en cas de retard de paiement. Dernier chiffre : les banques françaises assuraient à elles seules le quart des revenus de l’Etat au titre de l’impôt sur les sociétés.

A suivre…

Jean Claude Werrebrouck est professeur d’économie à l’université de Lille 2, dont il y a dirigé pendant de nombreuses années l’IUT puis l’Institut du Management de la Distribution. Il organise régulièrement des séminaires de réflexion pour un public de cadres et dirigeants du secteur médico-social.


Article communiqué par l’auteur

Source : contreinfo

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