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L’information au futur I
11 décembre 2008, 12 h 17 min
Filed under: Culture, histoire, Infos, Infostratégie, internet | Étiquettes: , , ,

La plus grande part des connaissances que nous avons sur le monde, nous les avons reçues à travers des médias. Celle que nous avons acquise au cours d’une expérience directe des choses mêmes ou d’un rapport personnel avec des être humains (nos parents, nos maîtres, nos amis) représente moins que les millions d’images, de discours, d’expériences « de seconde main » dont nous sommes redevables à des dispositifs techniques destinés à enregistrer et transporter jusqu’à nos cerveaux un certain type d’information ordonnées suivant un certain code (telle est la définition que nous donnerions d’un média). Et encore, les premiers ont largement recouru aux seconds (nos professeurs ont employé des livres, nous avons communiqué avec nos amis par téléphone ou courriel, etc..).

Or notre système politique, la démocratie, repose la fiction, d’une opinion rationnelle parfaitement informée transformée par la magie du vote en volonté populaire juste. Tandis que notre culture repose, elle, sur l’idéal d’un individu rationnel, critique, capable de juger en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser… En ce sens les médias s’interposent entre le monde et nous, tout en accroissant les possibilités de nos sens et de notre cerveau d’appréhender ce monde.

Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large soit presque aussi vieille que la pensée (du moins que la pensée dont nous avons conservé la trace, donc médiatisée sous forme de manuscrits). Par critique des médias au sens large, nous entendons, par exemple, les prises de position de la plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est l’archétype de toute critique des médias des siècles suivants) sur le caractère du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité.

Pour faire simple, nous dirons qu’il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.
La première critique repose sur l’image de la perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils nous procurent une connaissance insuffisante, simplifiée et déformée. C’est un argument qui fonctionne à tous les coups puisque c’est précisément la fonction du média de ne retenir qu’une partie de la réalité, de la construire pour lui donner à la fois un sens et une forme (par exemple la « forme » d’une dépêche, d’un reportage vidéo, d’un article, d’une page de blog…).
En revanche, il est plus productif de s’interroger sur tout ce qui s’interpose entre la réalité «brute» (dans laquelle le média va découper des « événements », des spectacles ou des opinions dignes de nous être transmis) et le terminal ultime, notre cerveau. Par exemple, entre des milliards de choses remarquables qui se produisent chaque jour sur la planète, combien (quelques milliers) vont faire l’objet d’une dépêche ou d’un reportage (qui leur donne le statut d’événement ou de nouvelle ou de déclaration significative), et combien (quelques dizaines) vont nous être présentées par un journal, une chaîne, un site ?
Les facteurs de sélection (à la fois élimination et construction) sont :
– la censure (officielle ou de fait)
– l’argent (le coût, le facteur rentabilité)
– le temps (urgence, formatage de la durée par le média)
– les réseaux ( ceux qui fournissent, choisissent et interprètent l’information)
– la lisibilité de l’information en fonction du média (p.e. la richesse en images), cette lisibilité pouvant être délibérément accrue par la mise en scène de l’information en amont
– la culture dominante chez les médiateurs et dans la société en général, la doxa
– la perception du public que se font les sélecteurs et producteurs d’information, une perception qui peut être très différente des véritables attentes et des grilles d’interprétation des publics réels.

La seconde dimension de la critique des médias est celle de leur pouvoir supposé.
• Pouvoir de persuader ou de faire croire d’abord. Voire d’inciter (à la violence, par exemple)
• Pouvoir négatif de distraire et de démobiliser, notamment en affaiblissant la sacro-sainte séparation réalité / fiction.
• Capacité de créer une hiérarchie des événements, d’attirer l’attention sur l’un et de faire oublier l’autre, bref de diriger des flux d’attention, capacité corollaire de favoriser l’ascension sociale ou la mise en vedette de certains individus
• Faculté de modifier nos modes de pensée, nos liens sociaux (comme le prouvent abondamment les réseaux sociaux numériques)

La question du pouvoir des médias et du pouvoir sur les médias dont nous venons d’évoquer la complexité sert de cadre aux stratégies d’utilisation, fortement dépendantes du type de technologie prédominant à une époque.

Cette technologie se développe certes selon sa logique propre (appelons-la progrès cumulatif) logique qui fait que personne ne songerait plus à perfectionner le télex ou la calame.
Mais elle obéit aussi à deux autres logiques : celle des producteurs d’informations et des utilisateurs des médias (rien n’empêchant d’être les deux à la fois et rien n’interdisant que les deux obéissent aux mêmes représentations idéologiques).

L’ère des mass-media est caractérisée par :

– des appareils lourds : pour informer, il faut des rotatives, des studios, des immeubles, des salariés… ; la production et la reproduction demandent de gros investissements
– le message unique va d’un foyer central où il est produit ou édité de manière quasi industrielle vers des récepteurs multiples (qu’il est justement accusé de standardiser ou de massifier suivant un schéma « un vers tous »)
– les moyens de diffusion mêmes privés restent largement tributaires d’aides ou contrôles plublics
– l’information est accréditée par le contrôle et les pratiques de professionnels et la plupart des analyses reposent sur le présupposé de la naïveté ou de la réceptivité des masses à l’exception des intellectuels critiques (même si la soit-disant adhésion des masses au contenu qui leur est proposé par les médias est bien plus discutable).
– le pouvoir d’informer est à la fois concentré et ostensible

Même si ce schéma global demande de nuances (les médias peuvent se faire plus spécialisés, plus communautaire, plus participatifs…), il reste dominant jusqu’aux dernières décennies.

Du coup, il est tentant de penser que la révolution numérique prend à contre-pied ces vieilles règles (tous émetteurs, dispersion et facilité du pouvoir d’informer, fin de la transmission hiérarchique et univoque…) et de prophétiser que les tendances lourdes vont vers l’expression et l’échange généralisé, la démocratisation du pouvoir d’informer, etc.
Ou encore de penser en termes de « la fin de… ». On prophétisera, par exemple la fin du journal papier (modèle non rentable entre la concurrence du gratuit et le développement de l’information en ligne). Ou encore la fin de la télévision (la fragmentation des chaînes condamnant les généralistes, la Video On Demand, la concurrence des services « push », du téléchargement…). La surabondance de « nouvelles », en large partie produite par le journalisme citoyen dans un cas, la surabondance d’images dans l’autre, plus la faculté de s’immerger via le numérique sur un multitude de récepteurs et de vecteurs de l’information… le tout condamnant ces vieux dinosaures. Tel est le diagnostic souvent rencontré et sur lequel nous reviendrons dans la suite.

Source : huyghe
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