Electronx's Blog


Morale et débâcle financière
2 décembre 2008, 23 h 12 min
Filed under: économie, politique, science | Mots-clefs: , , ,

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Robert SKIDELSKY

L’effondrement financier mondial est la conséquence directe de la vénération occidentale pour les faux dieux. L’une de ces principales déités est « l’hypothèse d’efficience du marché ».

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, H.G. Wells écrivait qu’une course entre moralité et destruction était lancée. Selon lui, l’humanité devait abandonner ses habitudes guerrières ou la technologie la décimerait.

De leur côté, les écrits économiques véhiculaient l’image d’un monde totalement différent, où la technologie était, à juste titre, reine. En monarque bienveillant, Prométhée répandait les fruits du progrès parmi ses disciples. Dans le monde des économistes, la moralité ne devait pas chercher à contrôler la technologie mais à s’adapter à ses exigences. Ce n’est que par ce biais que l’on pourra assurer la croissance économique et éliminer la pauvreté. La moralité traditionnelle s’est effacée derrière l’intensification de la force productive.

Nous nous sommes cramponnés à cette foi en le salut technologique: les anciennes croyances ont reculé et la technologie est devenue toujours plus inventive. Notre foi dans le marché – accoucheur de l’invention technologique – résulte de cette situation. Au nom de cette foi, nous avons embrassé l’idée de la mondialisation, plus vaste extension possible de l’économie de marché.

Pour le bien de la mondialisation, les communautés sont dénaturées, les emplois délocalisés et les compétences sans cesse reconfigurées. Ses apôtres nous disent que le grand trouble de la majeure partie de ce qui a donné un sens à la vie est nécessaire pour parvenir à une « affectationefficace du capital » et à « une réduction du coût de transaction ». Les moralités qui résistent à cette logique sont qualifiées d’ »obstacles au progrès ». La protection – le devoir des forts envers les faibles – devient protectionnisme, mal à l’origine de la guerre et de la corruption.

On ne peut discuter l’affirmation que l’effondrement financier mondial d’aujourd’hui est la conséquence directe de la vénération occidentale pour les faux dieux. L’une de ces principales déités est « l’hypothèse d’efficience du marché », la croyance que le marché fixe des cours toujours justes pour tous les échanges commerciaux, excluant toute possibilité d’envolée ou de chute des prix, de flambée ou de mouvement de panique. Le langage théologique qui aurait pu décrier le resserrement du crédit en le qualifiant de « salaire du péché », ou ce que l’on obtient pour avoir été d’une extrême prodigalité, est devenu inutilisable.

Intéressons-nous à la façon dont le terme « dette » (péché originel contre Dieu, avec Satan dans le rôle du grand requin de l’emprunt) est devenu « endettement à effet de levier », métaphore empruntée à la mécanique, qui a fait de l’injonction classique contre « l’endettement » presque un devoir d’être « un puissant effet de levier ». L’endettement alimente la double tentation d’obtenir ce que l’on veut aussi vite que possible et d’obtenir « quelque chose pour rien ».

L’innovation financière a élargi le champ de ces tentations. Les jeunes prodiges des mathématiques ont conçu de nouveaux instruments financiers qui, en promettant de séparer la dette de ses épines, ont fait tomber les barrières de prudence et de modération. Les « marchands de dette » du grand économiste Hyman Minsky ont vendu leurs produits toxiques non seulement aux crédules et aux ignorants, mais aussi aux grandes sociétés avides et à des individus soi-disant futés.

Résultat: une explosion mondiale de la finance à la « Ponzi » – du nom de Charles Ponzi, escroc italo-américain notoire qui prétendait que les reconnaissances de dette avaient autant de valeur que des maisons. De leur côté, les vertueux chinois, qui épargnent une grande partie de leurs revenus, étaient fustigés par les économistes occidentaux car ils ne comprenaient pas qu’ils avaient pour devoir envers l’humanité de dépenser leur argent.

Le tournant théorique de la transition vers une économie alimentée par la dette a été la redéfinition d’ »incertitude » par « risque ». Ce fut la principale réalisation de l’économie mathématique: alors que se protéger contre des incertitudes était traditionnellement une question morale, se protéger contre le risque est une question purement technique.

La plus grande incertitude dans la vie – la destination de notre âme immortelle – nous pousse vers la moralité. Même l’existence d’une incertitude terre-à-terre donne lieu à des conventions et à des règles empiriques qui représentent le meilleur de l’expérience humaine pour faire face à l’inconnu. L’abolition des incertitudes abolit la nécessité des règles morales.

On peut donc décomposer les événements futurs en risques calculables et élaborer des stratégies et des instruments pour satisfaire la vaste gamme de « préférences par rapport aux risques ». De plus, la concurrence entre les intermédiaires financiers faisant progressivement baisser le « prix du risque », le futur est (en théorie) quasiment dénué de risque.

Cette illusion scandaleuse de l’économie moderne a conduit le monde au bord de la catastrophe. Il a bien entendu fallu faire sauter les tabous moraux sur l’argent, il y a des siècles, pour permettre au capitalisme de progresser. Par exemple, l’interdiction classique de l’usure est passée d’une interdiction d’intérêts sur tous les emprunts à une autre plus restreinte sur des emprunts pour lesquelles le prêteur n’a pas d’autre possibilité d’usage, c’est-à-dire sur des « trésors » ou des encaisses.

Sans le développement d’un système de finance basé sur l’emprunt, le monde serait bien plus pauvre qu’il ne l’est aujourd’hui. Pourtant, en allant d’un extrême (le bas de laine dans l’armoire) à l’autre (prêter de l’argent qu’on n’a pas), on supprime la possibilité d’un juste milieu.

Le prudent régime de supervision adopté par la Banque d’Espagne en réponse aux crises bancaires des années 80 et 90 pourrait être un exemple de ce juste milieu: les banques espagnoles sont tenues d’augmenter leurs dépôts par rapport à leurs prêts et mettre du capital de côté contre les actifs hors bilan.

Avec peu de mesures d’incitation pour établir des « structured investment vehicles », peu de banques espagnoles ont suivi, évitant ainsi un endettement excessif. Elles prennent généralement des dispositions pour couvrir 150 pc des mauvaises dettes, tandis que les banques britanniques n’en couvrent que 80-100 pc; de plus, les emprunteurs espagnols doivent amener un apport de 20-30 pc pour acheter une maison, alors que ces dernières années aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les emprunts de 100 pc ont été monnaie courante.

H.G. Wells n’avait qu’en partie raison. La course entre moralité et destruction ne concerne pas seulement la guerre: elle concerne aussi la vie économique. Tant que nous compterons sur des solutions techniques pour combler les lacunes morales et tant que les gouvernements proposeront des plans de sauvetage qui permettent aussitôt de débloquer les rouages, nous oscillerons entre frénésie et frénésie, à intervalles d’effondrement. Or, à un moment ou à un autre, nous serons confrontés aux limites de la croissance.

(1) Il est l’auteur d’une biographie primée de l’économiste John Maynard Keynes et membre du conseil d’administration de l’Ecole moscovite d’études politiques

© Project Syndicate, 2008 – http://www.project-syndicate.org – Traduit de l’anglais par Magali Adams

Source : lalibre

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Un commentaire so far
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La pyramide de Ponzi contemporaine blanchit de l’argent, c’est arithmétique.

http://ysengrimus.wordpress.com/2009/01/01/explication-de-l%E2%80%99incomprehensible-durabilite-du-scheme-de-ponzi-contemporain-il-blanchit-de-l%E2%80%99argent%E2%80%A6/

La saga Madoff ne fait que commencer.
Paul Laurendeau

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Commentaire par ysengrimus




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