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Idéologie, langage et propagande
27 novembre 2008, 12 h 32 min
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Colloque : Le discours du nationalisme en Europe, Mulhouse 27 et 28 Novembre 2008

Information, pouvoir et usage : l’infostratégie

Résumé :
La propagande, sous sa forme « moderne » est à peu près contemporaine de la première guerre mondiale, au moins par l’utilisation systématique de techniques qui se veulent scientifiques et par la mobilisation des mass media. Mais la contre-offensive – le décryptage et la dénonciation – commence dans les décennies qui suivent. Elle est menée par des chercheurs : leur ambition est d’en protéger les citoyens en leur en révélant les ressorts.
Le système de la propagande semble alors se résumer en quelques listes – règles, ressorts psychologiques ou figures du discours – comme le furent leurs ancêtres, les tropes de la rhétorique. Faut-il en déduire que la propagande obéit à des règles fonctionnelles universelles ? et que le contenu (le discours, l’idéologie que veut faire partager propagandiste) ne fait que se glisser dans une « forme » préexistante parce qu’efficace ? L’exposé suggérera au contraire que le choix du vecteur et de la méthode de propagande reflète un système de valeurs et une vision de l’histoire. Au stade de la conquête des esprits ou au moment de leur contrôle et de leur formatage (en particulier via l’imposition d’une langue spécifique, une fois conquis le pouvoir), la propagande fonctionne comme un tout.

Le contenu idéologique implique des voies et moyens licites pour faire partager l’Idée. Parallèlement, les modes de transmission disponibles déterminent ce qui est dicible et montrable pour répandre l’Idée. Une médiologie de la propagande devrait rendre autant justice aux modalités du faire croire qu’au contenu des croyances en expansion.

En guise de captatio benevolentiæ, j’implorerai votre indulgence par l’aveu de mon ignorance du sens exact de nationalisme, terme dont l’usage contemporain est surtout péjoratif. Pour ne donner qu’un exemple Milosevic (dont le parti se nommait pourtant « Parti socialiste serbe » et qui faisait partie de l’Internationale) est toujours été stigmatisé comme « nationaliste serbe », ce qui donne une idée de la gravité de la chose.

Le nationalisme serait, semble-t-il, un objet de croyance, une doctrine orientée soit par une revendication nationale (le projet de former ou d’élargir une nation, de la doter d’un État) soit par la référence à l’intérêt national idéalisé comme critère suprême.
Le Nous du nationalisme serait par conséquent un Nous hypertrophié, prédominant (par comparaison avec le Nous du patriotisme qui, lui, traduirait un attachement relatif, raisonnable, voire noble à son pays). La nation du nationalisme serait donc une communauté réduite aux excès : trop importante, survalorisée, trop identitaire, trop fermée à « l’autre ». Tel est du moins le discours dominant sur le sujet
La distinction nationalisme/ patriotisme, n’est pas sans en évoquer une autre qui n’est ni moins délicate, ni moins récurrente : celle qui sépare la pornographie de l’érotisme.

Comme la pornographie, le nationalisme – toujours suivant la doxa – pécherait par :

-goût de l’exhibition, de l’obscène au sens étymologique – ce qui est au devant de la scène et l’occupe de façon trop visible – car le nationalisme étale son identité nationale, il en est obsédé. Du reste, il aime les spectacles, défilés, cérémonies où l’on redit l’attachement à ce Nous mythifié.
– tendance à l’obsession : comme le sexuel pur prédomine dans la pornographie, le nationalisme dur ne « penserait qu’à ça » ; il jugerait de tout dans ce rapport à la Nation.
– archaïsme : de même que le porno serait le reflet d’un rapport homme/ femme dépassé par la libération de la seconde, le nationalisme serait un héritage du passé condamné par la mondialisation ;
– réduction : de même que le X est accusée de négliger l’amour ou les sentiments individuels en ramenant tout au physiologique, le nationalisme ramènerait tout choix politique à la question nationale, ignorant, par exemple la place de l’Universel ; il naturaliserait la fonction politique, envisagée comme seule relation de l’individu avec sa communauté d’appartenance à l’exclusion de tout autre choix (ou de tout autre déterminant comme la classe).
– violence : de même que le discours féministes voit dans la pornographie une domination symbolique du corps de la femme, donc une violence envers ses droits, de même tout nationalisme est suspect d’agressivité, et décrit comme porteur d’un projet latent d’oppression des autres nations.

Mais la comparaison avec la pornographie nous fournit une piste supplémentaire. Pour qu’il y ait pornographie, il faut qu’il y ait une prostituée (porné) ou une activité digne d’une prostituée, plus un « graphein », une écriture, un dispositif matériel de représentation de l’acte sexuel qui lui permet de toucher et exciter l’imaginaire. De même, pour qu’il y ait nationalisme, il faut une nation, plus un isme. Cette désinence indique qu’il s’agit d’une doctrine ou pour le moins d’une idée systématisée. Bref, comme tout idéologie (une idéologie c’est à la fois une doctrine qui cherche à se répandre et qui lutte contre une idée adverse), le nationalisme appartient à la catégorie des idées qui deviennent des forces collectives, des discours qui font mouvoir des masses, des abstractions qui engendrent des pratiques. De telles théories sont à la fois un contenu objet de croyance et un lien unissant les croyants en un collectif qui demande adhésion et procure fraternité.

Or pour que le discours devienne efficace et qu’il passe ainsi de tête en tête, il faut des appareils organisés (tels des partis) et des moyens concrets de diffusion : des affiches, des livres, des chants, des images,des musées, des vecteurs matériels. Tout cela n’est pas spontané, il y faut aussi une volonté de répandre l’idée nationale et des techniques pour la rendre contagieuse. L’idéologie est une idée qui cherche des convaincus or cette volonté suppose une stratégie de persuasion et de propagation.

Bref, le développement du discours nationaliste suppose des méthodes de propagande pour répandre cette foi. D’où la question : ces techniques de communication et persuasion sont elles neutres ? S’agit-il de recettes universelles transposables à d’autres contenus, d’autres idées, d’autres causes ?

Or il se pourrait bien que l’idéologique (la doctrine) détermine le technique (la forme de la propagande licite, cohérente avec les valeurs) mais il se pourrait aussi que la forme détermine le contenu et que le modus propagandi rétroagisse sur ce qui est ainsi propagé (les idealia).

C’est ce que nous nous proposons d’examiner à travers trois exemples, trois types de rapports doctrine / méthode : national-socialisme allemand, bolchevisme russe (qui devrait en principe être internationalisme) et interventionnisme américain. Comment en l’espace de quelques années, de 1917 à 1933, l’Allemagne est elle devenue brune, la Russie soviétique et comment l’Amérique isolationniste s’est-elle convaincue de soutenir l’Angleterre et la France contre l’Allemagne ?
Pour le dire autrement : soient trois idéologies.
Dans l’ordre chronologique, nous les nommerons :
– « Wilsonisme » : nous entendons par là l’idéologie incarnée par Woodrow Wilson et qui prône la diffusion des valeurs américaines (démocratie représentative, construction de l’ordre juridique international, marché, morale…) à la fois parce que ces valeurs sont considérées comme universelles, et parce que la transformation de l’environnement international en ferait « a safer place for America », et ce en vertu du principe kantien que les démocraties ne se font pas la guerre. Cette expansion des valeurs doit se faire par la guerre s’il y a absolue nécessité, mais surtout par la bataille pour les cœurs et les esprits (wining their hearts and minds)
– marxisme soviétique en tant qu’internationalisme basé sur le matérialisme dialectique, mais confronté au problème de la « construction » du socialisme dans un seul pays et de la gestion d’un État dont Lénine annonçait pourtant le proche dépérissement.
– le national-socialisme allemand dont on nous dispensera de démontrer qu’il est à la fois un nationalisme exacerbé (la Nation comme expression de la race et des lois biologiques) et qu’il doit une grande part de ses succès à la propagande.

La forme la plus exacerbée du nationalisme européen peut alors se comparer à deux internationalismes (au moins en théorie) non européens.

Par quels moyens gagnent-ils des partisans, ce qui est leur vocation naturelle (Hannah Arendt faisait remarquer que dans « idéologique », il y a aussi la notion de « logique d’une idée », c’est-à-dire sa tendance à s’assujettir toutes les autres représentations mentales).

La propagande wilsonienne procède en mettant en branle ce que certains ont nommé les « manufactures du consentement » : des discours et images présentés par des spécialistes. Leur but es de produire un maximum d’effet persuasif et pour amener le public à adopter un point de vue sur la réalité, un ensemble de valeurs, des convictions et projets.

On pourrait la définir comme l’adaptation aux mass media modernes (vecteurs techniques de reproduction pour propager des messages « un vers tous ») des anciennes règles de la rhétorique (qui sont celles du discours persuasif « un vers un », l’agon, le combat de l’argument fort contre l’argument faible).
Pour reprendre la terminologie américaine, le discours en faveur de l’entrée en guerre (puis de l’effort de guerre) US mélange advocacy (le fait de plaider pour une cause comme le font les lobbyistes) et l’advertising qui est tout simplement la « pub ».
Cette vision s’exprime par des pratiques empiriques voire privatisées : celle des Comitees for Public Information chargés de soutenir la politique d’intervention US dans la guerre européenne. Leur travail consistera largement à diaboliser les Allemands (les « Huns ») par l’atrocity propaganda pour les présenter comme des ennemis du genre humain, menaçant jusqu’aux Américains ; cette action est redoublée par une captation des valeurs du passé (par exemple l’assimilation des soldats de Pershing aux Croisés) et des valeurs spécifiquement américaines (mode de vie, liberté, morale) pour justifier la nécessité de la mobilisation.

Les trois éléments de la persuasion déjà énoncés par Aristote le logos (argumentation destinée à prouver la vérité d’une thèse par le raisonnement), le pathos (susciter des sentiments positifs ou négatifs) et l’ethos (fait de mobiliser à son profit les convictions du public relatives au juste et au bien) se retrouvent bizarrement incarnés par trois personnages-clefs, les trois animateurs des CPI :

George Creel, journaliste, sorte d’agitateur multimédia, l’homme de l’organisation qui répand l’argumentaire en faveur de la guerre par le cinéma, l’affiche, en mobilisant les stars d’Hollywood ou les autorités morales contre l’Allemagne, mais aussi en formant de simple citoyens à exprimer publiquement et brièvement (ce sont les « five minute men ») les raisons de leur engagement patriotique.

Edward Bernays, neveu de Freud (et se réclamant assez abusivement de la psychanalyse pour expliquer que ses méthodes de persuasion « agissaient sur l’inconscient »), qui invente littéralement les relations publiques (il fondera la première agence qui se mettra au service des entreprises et de leurs produits, mais aussi des « grandes causes » voire des pays qui l’engageaient comme lobbyiste). Il affirme qu’une science des symboles efficaces agissant sur les désirs secrets du public sera le futur gouvernement des masses : les élites dotées de techniques scientifiques les influenceront à leur gré.

Enfin Walter Lippman, essayiste et sociologue qui pensera plutôt la propagande en terme de rapports de l’individu et du collectif. Il insiste sur le rôle des stéréotypes comme éléments d’explications « économique » de la réalité et comme facteurs rassurants de conformité (nous pensons comme…). Plus troublante, la vision de Lippman implique en somme que nous adhérons à la propagande parce que nous le désirons peut-être secrètement, ou pour le moins que le public , en dépit ou à cause de la surinformation médiatique, se décidera dans ses choix en fonction d’image et d’illusions séduisantes.

La propagande léniniste inspiré des théories de Plekhanov. Elle distingue l’action de l’agitateur (qui dit une seule chose à beaucoup de monde, généralement pour provoquer l’indignation et la révolte contre le système) de celle du propagandiste (qui dit beaucoup de choses à peu de monde, comprenez qu’il explique la vraie doctrine aux vrais bolcheviks). Mais au niveau doctrinal, cela implique le passage de la conscience subjective (souvent faussée par l’idéologie dominante adverse) des dominés (au mieux conscients de la seule injustice qui leur est faite) à la conscience objective, la connaissance de lois « vraies » du marxisme-léninisme, correspondant à la phase historique où la vision du prolétariat coïncide avec le mouvement de l’histoire puisqu’il s’apprête à les réaliser (cesser de penser le monde pour le transformer).

Du point de vue léniniste, faire de la propagande, c’est aider la prise de conscience des masses, les désaliéner, pour ne pas dire illuminer (au sens de répandre les Lumières). Cette vision pédagogique libératrice de la propagande se révélera au fil du temps un processus orwellien de production de « l’homme nouveau ». En particulier à travers la langue de bois ou sovietlangue, la propagande intériorisée jusque dans les mécanismes d’expression de la pensée, s’efforce tout à la fois de rendre certaines idées proprement impensables (faute de mots pour les dire) et d’occulter par le Verbe certaines réalités, mais aussi de rendre certains enchaînements mentaux (entraînés par le mécanisme des mots). Et ne parlons pas de la propagande de guerre qui renouera avec l’exaltation de l’identité russe (difficile à cet égard de faire des films à la fois plus beaux et plus nationalistes qu’Alexandre Nevski ou Ivan le Terrible).

Quant au national-socialisme, il semblerait que tout ait été dit sur sa propagande. Elle systématique (de nombreux manuels inspirés par l’hyperactivisme de Goebbels partisan de la mobilisation totale en détaillent les recettes quotidiennes) et esthétique (en ceci qu’elle recherche les grandes cérémonies, spectaculaires comme l’opéra wagnérien total, où chacun est plongé dans l’exaltation lyrique, submergé par le sentiment de l’enthousiasme collectif). Plus intéressant : la propagande est théorisée par le nazis (qui s’inspirent ici quelque peu des théories de Le Bon sur l’âme des foules différente des consciences individuelles et les submergeant).

Goebbels conçoit la propagande comme une sorte de médiation (à travers le Führer medium, le Parti et l’idée nationale-socialiste) révélant l’inconscient du peuple allemand. La propagande porterait à la lumière le message que le peuple porte et réalise ses aspirations qu’il ignore lui-même. Selon Rosenberg (le théoricien nazi du « Mythe du vingtième siècle » : « Le peuple est au chef ce que l’inconscient est à la conscience », ce qui rejoint paradoxalement les thèses de Freud sur l’idéal collectif du Moi objet d’un attachement démesuré des foules. La propagande exprimerait alors ou représenterait le désir des masses, mais de certaines masses « biologiquement saines».

Le processus d’exaltation de ces pulsions s’opérera aussi par la langue : la LTI (lingua tertii imperii), langue du troisième Reich analysée par Klemperer) avec ses néologismes entretient l’enthousiasme « völkich» de l’allemand du Nouveau Reich en l’obligeant à s’exprimer dans un registre nouveau du « sublime » et de l’exaltation martiale.

La Nation métaphore de l’Universel (wilsonisme), la Nation internationaliste des bolcheviks ou la Nation réduite à la race et à l’inconscient des nazis, ne peuvent vivre que comme objets symboliques, ce qui « réunit la croyance ». Et, de même que chaque religion dit ce qui est licite pour gagner les âmes (faut-il une église et des missionnaire, faut il des image pour représenter le dieu et séduire de nouveaux croyants ?) de même chaque Nation mythique, comprenez chaque idéologie, décide des moyens « corrects » de sa propre expansion. Rien de plus normal pour chacun suivant son dogme ou licites que de la penser suivant le cas en termes de progrès des des social scientists à l’ère des masses, de conscience aliénée / déterminée ou d’aspirations de l’inconscient collectif.
En revanche ce qu’ignoraient ces théoriciens passablement idéalistes du « bon moyen », c’était la dimension technique des idéologies de masse. Le pouvoir du cinéma grand pourvoyeur de l’imaginaire national par exemple. Ou le pouvoir de la radio (Mc Luhan disait que ce médium « chaud » rendait les passions nationales plus brûlantes, mais qu’un Hitler aurait été médiatiquement tué par la télévision). S’ils avaient compris le pouvoir des idéologies de masses (surtout en ces temps de massacres de masses de la Première Guerre Mondiale) il leur restait à découvrir le pouvoir unificateur des médias de masses. Toute idéologie rencontre un jour sa médiologie.

Source : huyghe

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