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« La presse est totalement dépendante ! »
24 novembre 2008, 12 h 28 min
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Crédit photo : François Malye

Depuis les dernières élections présidentielles, les rapports incestueux entre médias, politiques et industriels ne cessent de défrayer la chronique. Au quotidien, ces problèmes sont gérés par des Sociétés de journalistes (SDJ), internes aux rédactions. Ce sont les seuls organes de surveillance déontologique, mais ils souffrent toujours d’un manque de reconnaissance. Depuis 2003, date de la création du Forum permanent des SDJ, elles ont enfin la possibilité de se fédérer. Vingt-sept SDJ y ont adhéré, soit une moyenne de 3000 journalistes. Après avoir été le président de ce forum de 2003 à 2007, François Malye, Grand reporter au Point, en est aujourd’hui le secrétaire général. Observateur privilégié de ces rapports complexes, il confirme : « L’ambiance des rédactions est excessivement délétère ».

P.B. : En quelques mots, comment est né le Forum permanent des SDJ ?

François Malye : Jusqu’à la fin des années 1990, le secteur n’était pas encore trop sinistré. A partir des années 2000, la concentration a augmenté. Des entrepreneurs, dont les médias n’étaient pas le cœur de cible, ont racheté des journaux. Il devenait de plus en plus difficile de faire face aux problèmes internes liés à la déontologie et à la censure… Et il devenait indispensable de remettre de l’ordre dans tout ça. Nous avons alors décidé de nous fédérer. Et en cinq ans, nous avons doublé nos adhérents… C’est bien la preuve qu’il y a un problème !

Quel est son rôle ?

F.M. : Aujourd’hui, nous répondons à des attaques multiples. Il existe des attaques économiques, comme les pressions liées à la publicité… Il existe aussi des attaques politiques, comme lorsque Sarkozy souffle le renvoi de Genestar, l’ancien patron de Paris Match. Il y a une mainmise évidente. Mais concrètement, la seule chose que l’on peut opposer à ça, c’est une « sanctuarisation » de l’indépendance des rédactions. La loi doit reconnaître une existence juridique des Sociétés de journalistes. Nous revendiquons également un droit de veto. Cela nous permettrait de refuser un directeur de rédaction s’il ne respecte pas la ligne du journal, ou si son projet éditorial n’est pas bon. Aujourd’hui, il fait ce qu’il veut.

En tant qu’observateur privilégié, quel combat exemplaire de SDJ a pu vous conforter dans votre mission ?

F.M. : Il y en a plusieurs. Le combat des Échos est un combat exemplaire… Celui du Monde l’est également. A la Tribune, les journalistes ont négocié une vraie charte avec Alain Weill, le nouveau propriétaire, ce qui est exemplaire pour bien des rédactions… Or ce n’était pas simple ! Ce fut un vrai combat technique et juridique. Weill a signé un accord contraignant. Ce n’est pas forcément un grand philanthrope… mais il a compris que c’était nécessaire. Et d’autant plus dans l’information économique. Nous devons garantir au lecteur que nous produisons une information de qualité. Aujourd’hui, il n’y a pas de garantie.

Avez-vous rencontré ce genre de problèmes au Point ? Avez vous le souvenir d’un conflit avec la famille Pinault, qui possède votre journal ?

F.M. : Vous ne verrez jamais de conflit avec la famille Pinault… Le conflit se joue avec le directeur de la rédaction. En réalité, c’est plus un problème d’autocensure que de censure. Prenez l’exemple des suicides chez Renault. Il résume bien l’ambiance. Il y a eu très peu d’enquêtes. Les journalistes n’ont pas cherché à en savoir plus que ça… Il faut surtout avoir en tête que Renault est l’un des premiers annonceurs dans tous les journaux… Pour ma part, j’avais écrit un article sur des insecticides. BASF [1] a annulé un an de publicité. Croyez moi, ce n’est pas rien…

Vous parlez souvent en termes « guerriers ». Il est question de combats, de rapports de force. Alors quel est l’adversaire principal des SDJ ?

F.M. : A un moment c’était les syndicats. Ils estimaient qu’on empiétait sur leur travail. Aujourd’hui, nous avons quasiment fait alliance avec eux. C’est vraiment que la profession va mal. Le problème, c’est que le pouvoir politique croit que les journalistes doivent être à la botte. Dans leur logique, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) est un système imparfait, alors ils vont atténuer ses fonctions, et c’est le président qui décidera… Idem pour la direction de France Télévision [2]. C’est un recul extraordinaire. Je crois qu’au fond, c’est un problème de société. La population n’a pas forcément conscience que certaines valeurs doivent être préservées. Lorsqu’on observe l’histoire des médias, on s’aperçoit que la lutte pour la liberté de la presse a pu provoquer des révolutions. Mais aujourd’hui, nous vivons dans une société consumériste et égocentrique. Cependant, je ne désespère pas.

Le Forum permanent des SDJ a fait des propositions de loi pour garantir l’indépendance de la presse. Avez-vous eu un retour du côté du gouvernement ?

F.M. : Non. Les États Généraux débutaient juste après… Mais je ne dis pas que sans ça, ils nous auraient répondu. Pour ces gens, nos demandes paraissent outrancières. Ils ne comprennent rien à la vie dans une rédaction.

Que pensez-vous des États Généraux de la presse ?

F.M. : Le problème de ces États Généraux, c’est qu’ils ne se préoccupent pas non plus de la qualité du produit. Depuis 93, le journal la Croix publie un baromètre de la confiance des lecteurs. Et depuis 93, ça s’aggrave. La défiance s’accroît. S’ils ne nous ont pas vraiment voulus aux États Généraux, c’est qu’ils ne voulaient pas de ce débat. Ils auraient dû financer un sondage sur le sujet. Les lecteurs aussi ont leur mot à dire… Aux États Généraux, ils nous ont fait passer un Quiz : « Citez un pays où le pluralisme est meilleur qu’en France ». La question était mal posée… Ils auraient dû nous demander : « Y a-t-il d’autres pays qui ressemblent à la France ? » J’aurais répondu non. En France, la presse est totalement dépendante du pouvoir.

Et le fait que ce débat soit orchestré par le gouvernement…

F.M. : Effectivement, c’est la profession qui aurait dû le faire. Si la profession n’avait pas été si divisée entre la base et le sommet, elle l’aurait fait. L’initiative n’est pas mauvaise en soi, mais elle aurait été efficace si elle avait mobilisé tous les acteurs. Sur les cent quarante personnes conviées, le Forum Permanent des SDJ ne disposait que de deux strapontins… En fait, ceux qui organisent les États Généraux sont les mêmes personnes qui ont construit ce système. Et ils restent entre eux. Ils ne proposent aucune autocritique. Ils vont gratter un peu d’oxygène et d’argent sur le dos des journalistes, mais pas pour des changements de qualité… Néanmoins, je pense que nous finirons bien par avoir des échanges constructifs avec les éditeurs… Je reste optimiste.

Notes

[1] BASF est un groupe allemand, comptant parmi les leaders de l’industrie chimique.

[2] La réforme de l’audiovisuel a ôté au CSA le pouvoir de nommer le président de France Télévision. Cette charge revient à présent au pouvoir exécutif, autrement dit à Nicolas Sarkozy.

Source : hautcourant.com

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