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Les Etats-Unis face au traumatisme de la fin de l’Empire

Quand le fiasco irakien sème le doute

Malgré l’opposition d’une bonne partie de son opinion publique, le président George W. Bush a annoncé la poursuite de l’engagement militaire en Irak. Et, malgré – ou à cause – des difficultés croissantes sur le terrain, les Etats-Unis pourraient être tentés par la fuite en avant et par une escalade contre l’Iran. Pourtant, l’enlisement de leur armée confirme les limites de leur puissance. Certains évoquent même un déclin qui pourrait être marqué par des soubresauts similaires à ceux de la fin de l’Empire britannique.

Par Philip S. Golub

Un désastre ! Au sein des cercles de pouvoir américains, les conséquences de l’invasion et de l’occupation de l’Irak ont provoqué une crise plus profonde encore que celle qu’avait entraînée la défaite au Vietnam il y a trente ans. Comble de l’ironie, cette crise affecte la coalition d’ultranationalistes et de néoconservateurs qui s’est formée dans les années 1970 précisément pour tenter d’en finir avec le « syndrome du Vietnam », restaurer la puissance américaine et faire revivre la « volonté de victoire » des Etats-Unis.

Si l’on n’a pas assisté à une contestation de masse soutenue, comme ce fut le cas pendant la guerre du Vietnam, c’est en raison, sans doute, de l’existence d’une armée composée de volontaires issus essentiellement de milieux défavorisés ; du fait aussi que cette guerre est financée tant bien que mal par des capitaux étrangers (pour combien de temps encore ?). Mais la crise a fracturé l’establishment de « sécurité nationale » qui dirige le pays depuis la seconde guerre mondiale.

Le désaccord publiquement exprimé par une demi-douzaine de généraux à la retraite sur la conduite de la guerre (1), un fait sans précédent, est venu s’ajouter à l’expression récurrente d’un désaccord au sein des agences de renseignement et du département d’Etat depuis 2003. Cela dénote une tendance plus lourde touchant d’importants secteurs de l’élite et les principales institutions de l’Etat. Tous les détracteurs de la guerre ne sont pas aussi directs que le général à la retraite William Odom, qui répète inlassablement que l’invasion de l’Irak représente « le désastre stratégique le plus important de l’histoire des Etats-Unis (2) » ; ou le colonel Lawrence Wilkerson, l’ancien chef d’état-major de M. Colin Powell, quand il dénonce une « erreur de dimension historique » et demande la destitution du chef de l’Etat (3) ; ou encore l’ancien directeur du Conseil national de sécurité, M. Zbigniew Brzezinski, qui a qualifié la guerre en Irak et l’occupation du pays de « calamité historique, stratégique et morale (4) ».

Pour la plupart, les critiques élitaires qui s’élèvent publiquement ne vont pas si loin ; elles portent généralement sur la manière dont la guerre et l’occupation ont été gérées plutôt que sur la question de l’invasion elle-même. Il n’en reste pas moins que la discorde est profonde et étendue : différents ministères se rejettent la faute et s’accusent mutuellement d’être responsables de la « perte de l’Irak (5) ». En privé, d’anciens hauts responsables entrent dans des colères froides, dénoncent de sombres « cabales » et vilipendent la Maison Blanche. Sans la moindre ironie, un ancien officiel du Conseil national de sécurité compare ses occupants actuels à la « famille des Corleone », immortalisée par le film Le Parrain. « Par la faute d’une clique incompétente, arrogante et corrompue, dit un autre haut gradé, nous sommes en train de perdre notre position dominante au Proche-Orient » ; vétéran du Vietnam, un sénateur républicain affirme : « La Maison Blanche a cassé l’armée de terre et bafoué son honneur. »

Aucun de ces détracteurs institutionnels ne saurait être considéré comme une « colombe » : quelles que soient leurs affiliations politiques ou leurs opinions personnelles, ces contestataires ont été ou sont encore des gardiens du pouvoir, des agents de l’« Etat de sécurité nationale », et ont parfois été des acteurs des interventions impériales ouvertes et couvertes menées dans les « tiers-mondes » pendant et après la guerre froide. Ils ont été ou sont encore les « gestionnaires de système » de l’appareil bureaucratique de « sécurité nationale » que le sociologue C. Wright Mills a été le premier à disséquer, et qui a pour fonctions de produire et reproduire le pouvoir.

Par conséquent, en tant que groupe social, on ne peut pas distinguer ces « réalistes » de ceux qu’ils critiquent pour ce qui est de leur volonté d’employer la force ou de l’implacabilité dont ils ont fait preuve historiquement dans la poursuite des objectifs de l’Etat. Pas plus qu’on ne peut attribuer la cause de leur désaffection à des convictions divergentes en matière d’éthique, de normes et de valeurs (bien que de telles différences puissent motiver certains individus). Le désaccord provient de la constatation froide, rationnelle, que la guerre en Irak a presque « cassé l’armée américaine (6) » et compromis gravement, voire de manière irréparable, « la légitimité mondiale de l’Amérique (7) », c’est-à-dire sa capacité de façonner les préférences mondiales et de définir l’ordre du jour planétaire. Dans ses expressions les plus sophistiquées, comme chez M. Brzezinski, ce désaccord traduit la compréhension du fait que la puissance ne se réduit pas au pouvoir de coercition, et qu’une fois perdue la légitimité hégémonique est difficile à rétablir.

Les signes d’affaiblissement de l’hégémonie américaine sont visibles partout : en Amérique latine, où l’influence des Etats-Unis est au plus bas depuis des décennies ; en Asie de l’Est, où Washington a dû, de mauvaise grâce, négocier avec la Corée du Nord (lire « Et la Corée du Nord redevint fréquentable ») et reconnaître en la Chine un acteur indispensable de la sécurité régionale ; en Europe, où le projet américain d’installer des batteries antimissiles est contesté par l’Allemagne et d’autres pays de l’Union ; dans le Golfe, où des alliés de longue date comme l’Arabie saoudite poursuivent des objectifs régionaux autonomes qui ne coïncident que partiellement avec ceux des Etats-Unis ; au sein des institutions internationales, qu’il s’agisse de l’Organisation des Nations unies ou de la Banque mondiale – dont l’Américain Paul Wolfowitz, empêtré dans une affaire de népotisme, a dû quitter la présidence, le 30 juin –, dont Washington n’est plus en mesure de déterminer l’ordre du jour.

Dans le même temps, il ressort des enquêtes d’opinion internationales conduites régulièrement par le Pew Research Center de Washington (8) une circonspection systématique à l’égard de la politique étrangère américaine au niveau quasi planétaire et un effritement du soft power, de l’attrait qu’exercent les Etats-Unis dans le monde : le « rêve américain » est submergé par l’image d’un Léviathan militaire qui n’a que mépris pour l’opinion internationale et qui viole les règles que les Etats-Unis ont eux-mêmes instituées (9). L’opinion mondiale n’arrête sans doute pas les guerres, mais elle pèse par des moyens plus subtils sur les relations internationales.

Il serait peut-être possible de limiter en partie ces dégâts sous la conduite d’autres dirigeants et dans des circonstances entièrement nouvelles. Il est néanmoins difficile d’imaginer à court terme comment recréer un consensus interne : il a fallu des années pour reconstruire l’armée, durement éprouvée après la guerre au Vietnam, repenser les doctrines et définir un nouveau consensus élitaire, sinon populaire, sur l’usage de la force. Après l’Irak, il ne sera pas aisé de mobiliser le sentiment nationaliste pour soutenir des aventures extérieures. Pas plus qu’on ne peut imaginer un retour au statu quo ante de la politique mondiale.

L’invasion et l’occupation de l’Irak ne sont pas les seules causes des tendances mondiales évoquées plus haut. La guerre n’a fait que les accentuer à un moment où des forces centrifuges plus vastes étaient déjà à l’œuvre : l’effritement puis l’effondrement du « consensus de Washington » et la montée en puissance de nouveaux centres de gravitation économique, notamment en Asie, étaient déjà des réalités lorsque M. George W. Bush a pris la décision calamiteuse d’envahir l’Irak. Bref, l’histoire avance alors que les Etats-Unis se retrouvent englués dans un conflit qui absorbe toutes les énergies du pays.

Pour les cercles de pouvoir, cette configuration est profondément inquiétante. Depuis le milieu du XXe siècle, les dirigeants américains ont considéré qu’ils avaient la responsabilité historique singulière de diriger et de gouverner le système international. Siégeant au faîte du monde depuis les années 1940, ils sont partis du principe que, à l’instar de la Grande-Bretagne au XIXe siècle, les Etats-Unis étaient destinés à agir en tant que hegemon, Etat dominant détenant les moyens d’établir et de maintenir l’ordre international, ainsi que d’assurer la paix et une économie mondiale libérale ouverte et prospère. Dans leur lecture sélective de l’histoire, c’est l’incapacité de la Grande-Bretagne à jouer ce rôle dans la durée et la réticence simultanée des Etats-Unis à en endosser la responsabilité (l’« isolationnisme ») qui ont fait le lit de la série guerre mondiale – dépression – guerre mondiale pendant la première moitié du XXe siècle.

Cette idée profondément ancrée dans les esprits conduit à un argument tautologique : puisque l’ordre nécessite un centre dominant, maintenir l’ordre (ou éviter le chaos) nécessite de perpétuer l’hégémonie. Ce système de croyance, que les chercheurs américains ont désigné dans les années 1970 comme la « théorie de la stabilité hégémonique », sous-tend la politique extérieure américaine depuis que le pays a émergé de la seconde guerre mondiale en tant que cœur occidental du système mondial.

Les élites économique et politique américaines entrevoyaient dès 1940 une « vaste révolution dans l’équilibre des pouvoirs » : Washington allait « devenir l’héritier, le légataire universel et l’administrateur des avoirs économiques et politiques de l’Empire britannique (…), le sceptre [allait passer] aux mains des Etats-Unis (10) ». Un an plus tard, l’éditeur Henry R. Luce annonçait l’arrivée du fameux « siècle américain » : « Ce premier siècle où l’Amérique allait être une puissance dominante dans le monde », écrivait-il, signifiait que le peuple américain allait devoir « accepter sans réserve [son] devoir et [son] avenir de nation la plus puissante et la plus vitale (…) et exercer sur le monde toute influence par les moyens qui sembleront appropriés (11) ». Au milieu des années 1940, les contours du « siècle américain » se dessinaient déjà clairement : prédominance économique doublée d’une suprématie stratégique reposant sur un réseau planétaire de bases militaires s’étendant de l’Arctique au Cap et de l’Atlantique au Pacifique.

Présidant à la construction de l’« Etat de sécurité nationale », les dirigeants de l’après-guerre étaient habités, pour reprendre l’expression de l’historien William Appleman Williams, par des « visions d’omnipotence (12) » : les Etats-Unis bénéficiaient d’énormes avantages économiques, d’une avance technologique considérable, et détinrent brièvement le monopole atomique. L’impasse coréenne (1953) et les programmes soviétiques d’armes et de missiles nucléaires ébranlèrent, certes, la confiance des Américains ; mais ce fut la défaite au Vietnam et les troubles sociaux qui accompagnèrent la guerre sur le plan intérieur qui révélèrent les limites de la puissance.

Le « réalisme dans une ère de déclin » prôné par Richard Nixon et M. Henry Kissinger n’était qu’une façon d’admettre à contrecœur que le type d’hégémonie globale exercée depuis plus de vingt ans ne pouvait pas durer éternellement. Mais le Vietnam et l’ère Nixon marquèrent un tournant plus paradoxal. Ils préparèrent la réaction des années 1980 : la « révolution conservatrice » et les efforts concertés pour rétablir et renouveler l’« Etat de sécurité nationale » et la puissance mondiale américaine. Lorsque l’Union soviétique s’effondra quelques années plus tard, les illusions d’omnipotence réapparurent. Les « triomphalistes » conservateurs ont à nouveau rêvé de « primauté » internationale sur le long terme. L’Irak était un test stratégique destiné à inaugurer le « deuxième siècle américain ». L’expérience a volé en éclats, tout comme la politique étrangère américaine.

Les analogies historiques ne sont jamais parfaites, mais l’exemple de la Grande-Bretagne et de sa longue sortie de l’Empire peut jeter une lumière utile sur le moment historique actuel. Au crépuscule du XIXe siècle, rares étaient les dirigeants britanniques qui pouvaient imaginer la fin de l’empire. Lorsque le Jubilé de diamant de la reine Victoria fut célébré en 1897, la Grande-Bretagne était à la tête d’un empire transocéanique qui englobait un quart des territoires du monde et 300 millions de subalternes – le double si l’on inclut dans cet ensemble la Chine, colonie virtuelle de 430 millions d’habitants. La City de Londres était le centre d’un empire commercial et financier encore plus vaste, dont la toile enserrait le monde entier. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’une partie importante de l’élite britannique ait pensé, malgré les appréhensions que suscitait la concurrence manufacturière américaine et allemande, que la Grande-Bretagne avait reçu « comme présent du Tout-Puissant un bail sur l’univers pour l’éternité ».

Le jubilé devait être « le dernier rayon de soleil d’une confiance sans faille dans l’aptitude des Britanniques à diriger (13) ». La deuxième guerre des Boers (1899-1902) (14), engagée en Afrique du Sud pour préserver la route des Indes et renforcer « le maillon le plus faible de la chaîne impériale », fut un énorme gâchis humain et financier. Elle révéla de plus les atrocités de la politique de la terre brûlée à une opinion publique anglaise de moins en moins docile. « La guerre sud-africaine fut, pour la puissance impériale britannique, l’épreuve la plus importante depuis la mutinerie indienne, et la guerre la plus vaste et la plus coûteuse menée par la Grande-Bretagne entre la défaite de Napoléon et la première guerre mondiale (15). »

Douze ans après seulement, la première guerre mondiale éclatait, entraînant la faillite de ses protagonistes européens. La longue agonie de l’ère britannique avait commencé. Toutefois, non seulement l’Empire survécut à la crise immédiate, mais il perdura pendant des décennies, franchissant le cap de la seconde guerre mondiale, avant de connaître une fin sans gloire à Suez en 1956… avec l’aide des Américains. Pourtant, un siècle plus tard, la nostalgie de la grandeur persiste, comme on le voit dans les mésaventures mésopotamiennes du premier ministre Anthony Blair. Les dernières lueurs de l’empire ne sont pas encore éteintes.

Pour les cercles de pouvoir américains, siéger au faîte du monde depuis plus d’un demi-siècle semble naturel. L’hégémonie, comme l’air que l’on respire, est devenue une manière d’être, une façon de vivre, un état d’esprit. Les critiques institutionnels « réalistes » sont certes plus avisés que ceux qu’ils visent. Mais ils ne disposent pas d’un cadre conceptuel dans lequel les relations internationales seraient fondées sur autre chose que la force, la confrontation ou la prédominance stratégique.

La crise actuelle et l’impact grandissant des questions mondiales insolubles au niveau national généreront peut-être des impulsions nouvelles en matière de coopération et d’interdépendance. Il faut en tout cas l’espérer. Mais il se peut aussi que la politique américaine reste imprévisible : comme le montrent toutes les expériences postcoloniales, la fin de l’Empire risque d’être un processus long et traumatisant.

Philip S. Golub.

Voir aussi

Source : le monde diplomatique

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