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Les nouvelles « têtes » de la danse française

Un vent de renouveau soufflerait-il sur les centres chorégraphiques nationaux ? La récente nomination de Kader Attou et de Boris Charmatz à la direction des CCN rochelais et rennais tend à nous interroger sur le sens et les évolutions de ces prestigieuses attributions.


Boris Charmatz, portrait.

Courtesy Jazz à la Villette © Sandra Piretti – Boris Charmatz

Par Coline Arnaud

Après plus de 10 ans à la tête du Centre chorégraphique national de la Rochelle, Odile Duboc laisse sa place à Kader Attou. Formé aux arts du cirque et du hip-hop, cet artiste nourrit son travail scénique des sensations vécues lors de ses voyages. En 1989, après sa formation à l’école de cirque de Saint-Priest, il fonde la compagnie Accrorap. Le chorégraphe revendique le dialogue du hip-hop avec les autres formes de danse dont l’exemple le plus probant est la création d‘Anokha, spectacle où les danseurs partagent la scène avec des danseuses de kathak et de bharata natyam. En 1994, la compagnie se professionnalise en s’associant au plasticien Gilles Rondot pour présenter Athina à la Biennale de Lyon. Le métissage étant déjà de mise, une danseuse classique évolue au milieu des artistes hip-hop pendant le spectacle comme pour symboliser leur passage de la rue à la scène. Une ambition de transversalité culturelle et sociale anime chacune de ces créations, avec pour unique vecteur la passion du geste et des corps.

Comme nous le précise le communiqué de presse du Ministère de la Culture, cette nomination surprenante a pour objectif de « consacrer l’entrée de la danse hip hop dans le réseau national de la création et de la diffusion chorégraphique ». Cette volonté gouvernementale s’est déjà manifestée l’année dernière, lorsque José Montalvo et Dominique Hervieu ont été nommés à la tête du Théâtre national de Chaillot, avec pour mission de rendre sensible la culture urbaine actuelle, « celle qui se pratique dans la rue, à l’abri des grandes salles de spectacles ». S’agit-il donc, à l’image des affichistes des années 1980 tels Basquiat, de transposer une pratique populaire dans un cadre institutionnel ? De détourner un acte compulsif contestataire en un produit culturel étatique ?  La tendance n’est pas nouvelle. Cette fois encore les collectivités locales, à l’origine de ces nominations, ont choisi de se rapprocher de leur public en utilisant leur langage et leur code. Le hip hop, symbole aujourd’hui consacré d’une mouvance plus commerciale qu’alternative possède pourtant de sa naissance aux Etats Unis dans les années 1970 une vraie résonnance revendicative. Le terme, issu des quartiers noirs de New-York, est devenu au fil des ans une expression consacrée dans les discours politiques pour évoquer une réalité sociale multiple et complexe faite de désillusion et d’incompréhension. Le but de ces nominations est donc d’aller à la rencontre de ce public marginal, souvent jeune, en utilisant pour l’approcher un vocabulaire chorégraphique intelligible.

Mais cette danse, une fois entrée au cœur de ces institutions prestigieuses conservera t’elle son sens et sa fonction ? Une fois aux mains des CCN, le hip hop parviendra t’il à préserver ses caractéristiques identitaires ? Les expériences similaires conduites par le passé laissent planer un doute. Conscient des frontières évolutives entre un public et les pratiques artistiques dont il est parfois l’auteur, Kader Attou place cette réflexion au centre de ses créations. En mélangeant des genres reconnus comme la danse classique ou le modern jazz avec des expressions chorégraphiques plus marginales telles que le break dance, il invente un hip hop à la fois novateur et introspectif. Bien plus qu’un langage universel estampillé jeune, il propose à ces mêmes « jeunes » de se réapproprier cet art de la rue inventé par leurs aînés. Très beau plaidoyer pour le mélange des cultures, les créations de Kader Attou ne constituent pas une réponse aux problèmes récurrents de communication entre les pouvoirs publics et les quartiers périphériques. Résoudre les tensions sociales de ces dernières années par une institutionnalisation du hip hop serait aussi réducteur qu’impossible.

Ces constats ne doivent néanmoins pas occulter l’intérêt d’un tel choix. Intérêt social d’abord, puisque cette nomination témoigne de l’importance grandissante de ce type d’expression chorégraphique, au point qu’elle se doit d’être représentée officiellement dans les centres nationaux. Intérêt esthétique également puisque le travail gestuel de cette pratique, qui convoque l’ensemble des parties du corps, n’était reconnu que partiellement comme une danse artistique à part entière. Intérêt médiatique enfin, car si peu d’illusions subsistent quant au mélange attendu des publics, il n’est pas interdit d’espérer que la salle rochelaise apprenne et évolue au contact de cette association inédite entre une culture urbaine actuelle et un art millénaire.

Décidemment centré sur la Bretagne, ce petit vent de renouveau plein de promesses semble également souffler sur le CCN de Rennes où Boris Charmatz vient d’être nommé à la suite de Catherine Diverrès. Ce dernier a construit sa personnalité d’artiste sur son apprentissage à l’Ecole de danse de l’Opéra national de Paris puis au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Et c’est comme interprète (dans Ana et Saint Georges de Régine Chopinot, puis dans les Trois Boléros et Le Projet de la matière d’Odile Duboc) qu’il se signale d’abord dans les années 1990 sur la scène chorégraphique. A partir de 1993, il conduit ses propres expériences d’auteur dans le cadre de l’Association Edna où il se donne pour vocation de « dessiner un espace ouvert à des essais multiples ». Ses pièces bousculent les genres et proposent des points de rencontre atypiques avec les spectateurs, que ce soit par l’établissement du contact direct, ou détourné, comme dans son installation pour un spectateur unique. Etonnantes, parfois dérangeantes, ses créations sont une interrogation constante sur le rôle et l’avenir de la danse.

En poste respectivement depuis quatre et trois mois, Kader Attou et Boris Charmatz engagent par des processus divers une redécouverte du sens et de l’origine de leur pratique. Leur nomination prouve ainsi le besoin constant de remise en question d’une technique afin de garantir son évolution et sa survie. Mais, au-delà de l’univers professionnel, c’est le système complexe des nominations ayant pour toile de fond les tensions entre pouvoir public et politique locale qu’il nous est permis d’interroger… et pour cette fois d’approuver

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