Classé dans : Culture, Libertés, consumérisme, internet | Mots-clefs: fichier, internet, média
Le célèbre icoNetgraphe John Mirlan filmait et enregistrait tous les instants de sa vie. Il s’est donné la mort hier. Il explique son geste en disant : « Je suis victime du développement des capacités de stockage. »
Dès son plus jeune âge, John Mirlan a vécu au rythme de la progression de la capacité de stockage des informations : Mes parents étaient précurseurs, disait-il. Ils avaient une obsession maniaque de la conservation. Ils ont filmé ma naissance et mes premiers pas. On ne regardait jamais ces enregistrements. C’était juste une preuve que cela avait existé. A l’âge de dix ans, John se met à son tour à filmer. Ses parents étaient ravis qu’il continue ce qu’ils avaient commencé, Ils ont mis du temps à comprendre que c’était une façon pour John de leur dire qu’il existait en dehors d’eux.
L’approche de John se démarque pourtant radicalement de celle de ses parents. Ses parents étaient marqués par le coût du stockage et même quand ce problème disparut, ils continuèrent à filmer en priorité les moments marqués du sceau de l’importance. En revanche, le vide qui occupe toute une partie de notre existence, ils l’ignoraient. Je me souviens de leur étonnement lorsque j’ai commencé à m’enregistrer en train de dormir. Cela leur semblait du gâchis !, disait John.
A 14 ans, John garde une caméra frontale en permanence allumée. Au début, ses interlocuteurs étaient gênés et il se moquait d’eux en pensant qu’ils n’étaient pas capables d’assumer leurs mensonges.
A cette époque, John se contente de visionner des séquences au hasard. Il était séduit par la transformation des visages et des corps. Sa compétence intéressa les entreprises de cosmétique, mais la collaboration fut de courte durée, car il ne supportait pas qu’ils oeuvrent pour supprimer les marques du temps. Le temps est la seule réalité qui ne fera jamais son temps, disait-il. La diminution du coût de la mémoire fit évoluer sa manière de faire et d’autant que l’augmentation de stockage s’accompagna du développement de logiciel de traitements de vie : Quand je l’ai installé, j’ai tapé “amour+première fois” et j’ai découvert que toutes les premières fois où j’avais fait l’amour avec une femme, j’avais gardé mes chaussettes ! C’est sans doute que j’avais peur de prendre mon pied, disait John.
John Mirlan revisite alors sa vie et est sidéré par sa constance à la répétition : C’est dur de s’entendre prononcer les mêmes phrases à cinq, dix, vingt ans d’intervalle. C’est comme si ma vie n’était qu’un radotage. J’oubliais pour recommencer toujours la même chose. Il dresse ensuite la liste de tous ses échecs et erreurs et analyse son fonctionnement. A l’issue de ce fastidieux travail, il sombre dans la dépression.
Après six mois de traitement, John reprend goût à la vie et décide de sensibiliser ses compatriotes aux dangers de la mémorisation en créant l’association « Pour l’oubli ». Au cours de nombreuses conférences, il défend ses positions en affirmant : Laissons-nous vivre… Oublions nos erreurs d’hier pour nous autoriser à les renouveler… Ne nous interdisons pas de répéter… La répétition donne de la consistance à nos existences… Laissons notre mémoire faire le tri entre l’important et l’accessoire… Virtualisons notre passé et acceptons que nos plaies se soient refermées.
Tout aurait pu continuer sur cette lancée, s’il n’avait pas reçu un mail-vidéo intitulé “Souvenir d’une promesse” qui comprenait deux enregistrements. Sur le premier, datant de la veille, une femme lui demandait :
John, est-ce que tu te souviens de moi ? Sa femme raconte qu’il a ri en disant :
Désolé jolie dame, si l’on se connaît, ma mémoire t’a effacée.
Le deuxième datait d’une trentaine d’années. John se trouvait en haut du montagne et hurlait : – Maeva, je t’aime. Si un jour, je t’oublie, je te jure, je me tue !
Anne-Caroline Paucot
Compléments d’information
- Le point sur l’évolution des capacités de stockage. Fing : Prospective 2010 Mémoire solide, vers l’abondance
Vers l’état nounou
“D’ici 20 ans, il sera possible d’enregistrer en haute qualité la vidéo d’une vie entière. Ce n’est plus une question de savoir si cela va arriver, c’est en train d’arriver”, affirmait le professeur Nigel Shadbolt, spécialiste d’intelligence artificielle à l’université de Southampton.
La notion de mémoire pour la vie est d’ailleurs l’un des “Grands défis” identifiés dès 2005 par le Comité de recherche en informatique du Royaume-Uni.
Comme le souligne le Daily Telegraph : “La société devrait débattre des implications d’une telle croissance de la puissance informatique et de la masse d’information collectée par les individus. Certains craignent l’arrivée de boîte noires humaines, qui, combinées avec le développement des enregistrements électroniques médicaux ou financiers, pourraient nous conduire à un abandon de toute intimité et au développement sans limite d’un État nounou. D’autres soulignent plutôt les avancées positives dans le domaine de la médecine, de l’éducation, de la prévention criminelle et de la connaissance historique.”
Source : anticipedia
Classé dans : Infostratégie, Libertés | Mots-clefs: Culture, fichier, histoire, influence, informatique, internet, livre, média

Qu’est-ce qu’informer ? Étymologiquement « mettre en forme » : donner cohérence et lisibilité à des éléments qui prennent sens pour quelqu’un. Donc faire savoir que…, rendre compréhensible. En ce sens, nous n’arrêtons pas d’informer : nous émettons une multitude de signaux, y compris par notre corps depuis notre tenue vestimentaire jusqu’à notre sourire ou nos poches sous les yeux. Et même notre mutisme et notre refus de nous exprimer peuvent précisément avoir pour sens que nous refusons la communication. Donc ils informent.
Informer a donc une multiplicité de dimensions : expression d’un état ou relation de faits ou opinions, simple enregistrement d’un aspect de la réalité ou acte de volonté destiné notamment à changer le comportement d’autrui, information/action, information/suggestion, proclamation, …
Pour notre part nous avons souvent décrit le processus d’information délibérée et organisée (celui qui nous intéresse ici) comme une triple lutte :
- contre le temps : survivre à l’effacement et à l’oubli (en organisant, d’ailleurs l’effacement et l’oubli de ce qui est inutile ou insignifiant), perdurer, transmettre
- contre la distance : atteindre, toucher ses destinataires, communiquer
- contre d’autres informations concurrentes : propager, retenir l’attention, convaincre…
Quand nous parlons d’un média spécifique, comme le cinéma ou la télévision, nous songeons à des phénomènes dont le résultat est que le contenu du cerveau de A est passé plus ou moins bien dans celui de B, C et ainsi de suite. Un média demande :
- un support destiné à enregistrer les signaux
- des dispositifs de reproduction et de transport
- des codes qui associent un sens à un signal mais aussi les codes culturels
- des modes de traitement, l’ensemble des opérations qu’effectuent des acteurs munis d’instrument pour faire du fameux contenu du cerveau de A en messages que recevront ses destinataires
Si l’on remonte en amont, un média suppose des institutions, des groupes qui régissent son fonctionnement, des professions, des financements…
En aval : des auditeurs, lecteurs ou spectateurs qui se rassemblent dans des salles ou restent chez eux. Tel sens (ouïe vue) prédomine, tel instrument de réception est nécessaire, telle capacité d’interprétation apprise (alphabétisme, culture cinématographique, conventions culturelles)… Ils suivent le message de bout en bout comme au spectacle, ou dans l’ordre qu’ils veulent, peuvent le modifier, y répliquer…
Chacune de ces composantes varie suivant les époques et la technologie et chacune induit un certain rapport de (Lire la suite…)
Classé dans : Culture, Infos, Infostratégie, Libertés, consumérisme, géostratégie, internet | Mots-clefs: consumérisme, géostratégie, guerre, informatique, internet, média, mondialisation

Eric Filiol, cryptologue issu du monde militaire, dirige le laboratoire de virologie et de cryptologie opérationnelles de l’ESIEA-Laval (Ecole supérieure en informatique, electricité et automatique). Au moment où, pour la troisième fois en quatre ans, des chercheurs viennent de démontrer que certains certificats électroniques peuvent être contrefaits, il commente l’évolution de la sécurité informatique.
Pourquoi cette faille essentielle dans la sécurité d’Internet n’a-t-elle pas été comblée ?
C’est le problème éternel de la sécurité : celle-ci a un coût, financier et humain. Dans le cas présent, les différentes autorités de certification, et plus généralement les industriels de l’informatique, n’ont pas jugé utile d’investir, préférant relativiser la portée des avertissements. Un laxisme dont risquent de faire les frais les utilisateurs, qui se connectent sur des sites apparemment dignes de confiance.
Espionnage, vol de données, racket : le pouvoir de nuisance des “cyberbandits” va bien au-delà du piratage des sites sécurisés. Cette délinquance électronique augmente-t-elle ?
Les cyberattaques réussies étant par définition indétectables, il est très difficile d’évaluer leur portée réelle. D’autant que les entreprises comme les banques ne s’en vantent pas, et ne déposent pas plainte tant que le préjudice n’est pas supérieur au bénéfice. Tout ce que l’on peut dire, c’est que n’importe quel bon informaticien, en n’importe quel point du monde, est une menace potentielle. Et qu’il est beaucoup plus rentable et moins risqué de pratiquer le rapt de données informatiques que le rapt d’enfant. Ou que d’aller braquer une banque.
Quelle est l’arme la plus efficace pour les pirates du Web ?
La grande menace, ce sont les “botnets” : un ensemble de machines zombies tombées sous le contrôle d’un attaquant, via un “ver” ou un cheval de Troie, et exploitées de manière malveillante. Les plus gros botnets découverts dans le monde impliquaient la prise de contrôle de trois à quatre millions de machines : avec ça, un (Lire la suite…)
Classé dans : Culture, Infos, Infostratégie, histoire, internet | Mots-clefs: Culture, information, journalisme, média
La plus grande part des connaissances que nous avons sur le monde, nous les avons reçues à travers des médias. Celle que nous avons acquise au cours d’une expérience directe des choses mêmes ou d’un rapport personnel avec des être humains (nos parents, nos maîtres, nos amis) représente moins que les millions d’images, de discours, d’expériences « de seconde main » dont nous sommes redevables à des dispositifs techniques destinés à enregistrer et transporter jusqu’à nos cerveaux un certain type d’information ordonnées suivant un certain code (telle est la définition que nous donnerions d’un média). Et encore, les premiers ont largement recouru aux seconds (nos professeurs ont employé des livres, nous avons communiqué avec nos amis par téléphone ou courriel, etc..).
Or notre système politique, la démocratie, repose la fiction, d’une opinion rationnelle parfaitement informée transformée par la magie du vote en volonté populaire juste. Tandis que notre culture repose, elle, sur l’idéal d’un individu rationnel, critique, capable de juger en connaissance de cause d’un monde dont il saisit la complexité. Mais nous savons parfaitement que le citoyen/individu n’a ni le temps, ni les capacités, ni les possibilités matérielles d’aller recueillir les informations à la source, de les vérifier, de les analyser… En ce sens les médias s’interposent entre le monde et nous, tout en accroissant les possibilités de nos sens et de notre cerveau d’appréhender ce monde.
Dans ces conditions, il n’y a pas à s’étonner que la « critique des médias » au sens large soit presque aussi vieille que la pensée (du moins que la pensée dont nous avons conservé la trace, donc médiatisée sous forme de manuscrits). Par critique des médias au sens large, nous entendons, par exemple, les prises de position de la plupart des religions sur la question de l’image (est-il ou non licite de représenter le dieu ou l’élément sacré offert à l’adoration des fidèles ?) ou encore les questions que posent les premiers philosophes (à commencer par Platon dont le mythe de la caverne est l’archétype de toute critique des médias des siècles suivants) sur le caractère du théâtre, du livre, des arts pour libérer ou au contraire asservir notre esprit, l’approcher ou l’éloigner de la vérité.
Pour faire simple, nous dirons qu’il est possible de critiquer les médias pour ce qu’ils ne font pas et pour ce qu’ils font.
La première critique repose sur l’image de la perte : les médias ne nous représentent pas bien le monde réel, ils nous (Lire la suite…)
Classé dans : Infostratégie, histoire | Mots-clefs: idéologie, Infostratégie, média, rhétorique
Colloque : Le discours du nationalisme en Europe, Mulhouse 27 et 28 Novembre 2008
Information, pouvoir et usage : l’infostratégie
Résumé :
La propagande, sous sa forme « moderne » est à peu près contemporaine de la première guerre mondiale, au moins par l’utilisation systématique de techniques qui se veulent scientifiques et par la mobilisation des mass media. Mais la contre-offensive – le décryptage et la dénonciation – commence dans les décennies qui suivent. Elle est menée par des chercheurs : leur ambition est d’en protéger les citoyens en leur en révélant les ressorts.
Le système de la propagande semble alors se résumer en quelques listes – règles, ressorts psychologiques ou figures du discours – comme le furent leurs ancêtres, les tropes de la rhétorique. Faut-il en déduire que la propagande obéit à des règles fonctionnelles universelles ? et que le contenu (le discours, l’idéologie que veut faire partager propagandiste) ne fait que se glisser dans une « forme » préexistante parce qu’efficace ? L’exposé suggérera au contraire que le choix du vecteur et de la méthode de propagande reflète un système de valeurs et une vision de l’histoire. Au stade de la conquête des esprits ou au moment de leur contrôle et de leur formatage (en particulier via l’imposition d’une langue spécifique, une fois conquis le pouvoir), la propagande fonctionne comme un tout.
Le contenu idéologique implique des voies et moyens licites pour faire partager l’Idée. Parallèlement, les modes de transmission disponibles déterminent ce qui est dicible et montrable pour répandre l’Idée. Une médiologie de la propagande devrait rendre autant justice aux modalités du faire croire qu’au contenu des croyances en expansion.
En guise de captatio benevolentiæ, j’implorerai votre indulgence par l’aveu de mon ignorance du sens exact de nationalisme, terme dont l’usage contemporain est surtout péjoratif. Pour ne donner qu’un exemple Milosevic (dont le parti se nommait pourtant « Parti socialiste serbe » et qui faisait partie de l’Internationale) est toujours été stigmatisé comme « nationaliste serbe », ce qui donne une idée de la gravité de la chose.
Le nationalisme serait, semble-t-il, un objet de croyance, une doctrine orientée soit par une revendication nationale (le projet de former ou d’élargir une nation, de la doter d’un État) soit par la référence à l’intérêt national idéalisé comme critère suprême.
Le Nous du nationalisme serait par conséquent un Nous hypertrophié, prédominant (par comparaison avec le Nous du patriotisme qui, lui, traduirait un attachement relatif, raisonnable, voire noble à son pays). La nation du nationalisme serait donc une communauté réduite aux excès : trop importante, survalorisée, trop identitaire, trop fermée à « l’autre ». Tel est du moins le discours dominant sur le sujet
La distinction nationalisme/ patriotisme, n’est pas sans en évoquer une autre qui n’est ni moins délicate, ni moins récurrente : celle qui sépare la pornographie de l’érotisme.
Comme la pornographie, le nationalisme – toujours suivant la doxa – pécherait par :
-goût de l’exhibition, de l’obscène au sens étymologique – ce qui est au devant de la scène et l’occupe de façon trop visible – car le nationalisme étale son identité nationale, il en est obsédé. Du reste, il aime les spectacles, défilés, cérémonies où l’on redit l’attachement à ce Nous mythifié.
- tendance à l’obsession : comme le sexuel pur prédomine dans la pornographie, le nationalisme dur ne « penserait qu’à ça » ; il jugerait de tout dans ce rapport à la Nation.
- archaïsme : de même que le porno serait le reflet d’un rapport homme/ femme dépassé par la libération de la seconde, le nationalisme serait un héritage du passé condamné par la mondialisation ;
- réduction : de même que le X est accusée de négliger l’amour ou les sentiments individuels en ramenant tout au physiologique, le nationalisme ramènerait tout choix politique à la question nationale, ignorant, par exemple la place de l’Universel ; il naturaliserait la fonction politique, envisagée comme seule relation de l’individu avec sa communauté d’appartenance à l’exclusion de tout autre choix (ou de tout autre déterminant comme la classe).
- violence : de même que le discours féministes voit dans la pornographie une domination symbolique du corps de la femme, donc une violence envers ses droits, de même tout nationalisme est suspect d’agressivité, et décrit comme porteur d’un projet latent d’oppression des autres nations.
Mais la comparaison avec la pornographie nous fournit une piste supplémentaire. Pour qu’il y ait pornographie, il faut qu’il y ait une prostituée (porné) ou une activité digne d’une prostituée, plus un « graphein », une écriture, un dispositif matériel de représentation de l’acte sexuel qui lui permet de toucher et (Lire la suite…)